Page:Calderón - Théâtre, trad. Hinard, tome II.djvu/187

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
177
JOURNÉE II, SCÈNE I.


LÉONOR entre.

léonor.

J’y suis résolue, Syrène. Il faut enfin que je me déclare ; car je ne m’appartiens plus désormais, j’appartiens à mon époux. Va trouver don Louis, et dis-lui qu’une femme… — Tu n’as pas besoin de prononcer le nom de Léonor ; il suffit à un homme noble que ce soit une femme. — Dis-lui qu’une femme, comptant sur la loyauté à laquelle il est doublement obligé en qualité de militaire et d’Espagnol, le supplie de renoncer à son amour ; que l’on s’étonne de sa présence continuelle dans la rue, et que l’on ne souffre pas en Portugal la galanterie castillane… que je le prie de nouveau avec instance et larmes de s’en retourner en Castille, de ne pas me mettre mal avec mon mari ; que sa conduite me peine et m’offense, et que s’il persiste, il pourrait nous en coûter la vie à tous deux.


syrène.

Je le lui dirai ainsi, si je puis le voir et lui parler.


léonor.

Il ne sort pas de la rue. Mais ce n’est pas là qu’il faut lui parler ; tâche de le rencontrer en son logis.


syrène.

Vous vous exposez beaucoup, madame.

Elle sort.

léonor.

Il vaut mieux me risquer à cela que d’être compromise davantage. Il m’obéira, il m’écoutera sans doute.


Entrent DON LOPE, DON JUAN et MANRIQUE.

don lope.

Hélas ! honneur, quel sacrifice je te fais !


don juan.

L’armée d’expédition ne tardera pas à se mettre en marche.


don lope.

Il ne restera pas à Lisbonne un gentilhomme, un cavalier. Chacun s’empresse de se ranger sous les drapeaux… chacun veut être le premier à mériter par sa mort une louange éternelle.


manrique.

Ils ont certes raison ; mais je ne suis pas de leur avis, et je ne tiens pas à mériter par ma mort ni louanges, ni comédies, ni intermèdes[1].


don lope.

Tu n’es donc pas décidé, toi, à partir pour l’Afrique ?

  1. Manrique joue ici sur le mot loa, qui signifie éloge, louange, et aussi le prologue d’une pièce de théâtre. Tous les drames sacrés de Calderon sont précédés d’une louange (loa) mi-parlée et mi-chantée, à la fin de laquelle le poète annonce le sujet de l’auto qui va suivre.