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JOURNÉE I, SCÈNE I.


don carlos.

Je n’ai pas moins à me plaindre de la mienne, puisqu’elle m’a repris ce qu’elle m’avait donné.


Entre DON JUAN.

don juan.

Don Carlos ! cher cousin !


don carlos.

Embrassez-moi, cher don Juan !


don juan.

Je ne le devrais pas ; mais j’ai beau avoir contre vous les plus justes motifs de plainte, je vous vois et j’oublie tout. — Vous êtes à Valence, don Carlos, et vous n’êtes pas chez moi ! Qu’est ceci ? pourquoi cette injure à mon amitié, à notre parenté ?


don carlos.

Grand merci, don Juan, de vos aimables reproches ; mais si vous saviez mon excuse, vous ne vous plaindriez pas. Comment vous portez-vous ?


don juan.

Comme un homme disposé à vous servir en toute circonstance et malgré tout.


don carlos.

Et votre sœur, ma bien-aimée cousine ?


don juan.

À merveille. — Mais laissons là, je vous prie, tous les complimens[1]. Qui vous amène ici, don Carlos ? qu’y a-t-il de nouveau à Madrid ?


don carlos.

Que voulez-vous qu’il y ait, don Juan ? mes malheurs ; j’ai beau les fuir, partout ils me retrouvent.


don juan.

Le peu que vous me dites, ce mystère, vos soupirs, tout augmente mon désir de savoir le motif qui vous amène.


don carlos.

Il y a quelque temps je vis une beauté et je l’aimai ; et ce sentiment fut en moi si rapide, que je ne sais vraiment par où je commençai, — de la voir ou de l’aimer. Passionné, je lui rendis des soins ; constant, je souffris ses dédains ; tendre, je méritai quelques faveurs ; jaloux, je pleurai sur mes tourmens. Car tels sont les quatre âges de l’amour : il naît dans les bras du dédain, il croît

  1. …Mas dezemos
    El cumplimiento, por Dios,
    Que es un hidalgo muy necio.

    Mot à mot : « Mais laissons là le compliment, pour Dieu ! car c’est un gentilhomme fort sot. » À l’époque de Calderon, le mot hidalgo, qui était autrefois un titre honorifique, commençait à ne plus désigner qu’un gentilhomme de campagne, un gentillâtre. On comprend dès lors l’intention de Calderon.