Page:Buisson, Rapport fait au nom de la Commission de l’enseignement chargée d’examiner le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste - N°1509 - Annexe suite au 11 février 1904 - 1904.pdf/12

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qui lui a donné le jour et qui voit en lui sa postérité, le continuateur de sa famille, et à l’État qui voit en lui le citoyen futur, le continuateur de la nation. Les droits de ces deux autorités sont divers, mais également sacrés et ne doivent être éludés ni l’un ni l’autre. Le père a le droit d’élever cet enfant d’une manière convenable à la sollicitude paternelle, l’Etat a le droit de le faire élever d’une manière conforme à la constitution du pays. »

Toute la question est donc de savoir si, en fait et d’une manière générale, les enfants de la nation courent un danger et subissent un préjudice appréciable par le seul effet de l’enseignement congréganiste.

Si oui, l’État doit aviser ; si non, s’abstenir.

Envisageons donc de sang-froid les congrégations en tant que collectivités éducatrices, et voyons comment elles peuvent répondre aux exigences d’une démocratie.

Une société démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, puisqu’elle leur demande, à chaque instant de la vie publique et de la vie privée, d’examiner, de délibérer, de résoudre et de trancher par eux-mêmes les problèmes d’où dépend l’avenir de la nation. Elle a besoin d’hommes et de femmes qui acceptent la loi du travail, avec l’obligation qui en résulte du contact et du conflit avec leurs semblables pour le pain quotidien. Elle a besoin, enfin, d’hommes et de femmes qui acceptent la loi de la famille, fondement de la perpétuité des nations.

La société monastique donne à ses membres un idéal très différent.

Elle leur fait envisager l’exercice de la liberté intellectuelle et morale comme un fardeau dont il est bon de se décharger en se réfugiant sous une autorité qui décidera souverainement pour eux.

Elle leur fait envisager le travail individuel et le gain individuel comme un souci vulgaire et égoïste, dont il est bon de se délivrer en renonçant à toute propriété autre que la propriété collective et globale de la corporation.

Elle leur fait envisager enfin comme l’état de perfection non pas le mariage, mais un célibat perpétuel prétendu sacré.

De la sorte, il se crée, en face et à part de la société naturelle et normale, une société factice et anormale : celle-ci se compose des membres qu’elle enlève à celle-là, et pour pouvoir les lui arracher, il faut qu’elle commence par détruire en eux toutes les attaches d’affection et d’intérêt par où les hommes sont tenus dans la dépendance de leur temps, de leur race et de leur pays.