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pas fait deux pas que le livre retombe à leur côté, sans même qu’elles s’en doutent. Regardez bien ; elles lèvent leurs grands yeux sur l’horizon lointain, vague comme leur pensée ; elles cherchent l’image de leur âme sur la surface de l’onde éternellement ondoyante et changeante ; les parfums de la mer dilatent leur poitrine émue ; çà et là des enfants courent en ramassant des coquilles et s’ébaudissent dans les flaques d’eau abandonnées par le reflux… Plus loin, là-bas, un amoureux de trente ans se promène, une jeune femme au bras, en soupirant la plainte qui recommence toujours et ne cesse qu’avec la vie. Je détourne les yeux avec amertume ; la folie humaine est affligeante parce qu’elle est éternelle ; sans cela ce serait délicieux. Les hommes n’apprendront jamais rien, et l’expérience est un fruit amer qui n’est pas même bon pour les dyspeptiques.

« Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
« Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
« Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main
« Que le vent nous l’enlève.

« Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
« Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
« Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,
« Sur un roc en poussière.

« Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,
« La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,
« La source desséchée où vacillait l’image
« De leurs traits oubliés.

« Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,
« Étourdis des éclairs d’un instant de plaisir,
« Ils croyaient échapper à cet Être immobile
« Qui regarde mourir. »

Alfred de Musset.