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rajeunie sous un clair soleil. Mais lorsque le train qui m’amenait s’arrêta dans la gare de Haworth, je cherchai vainement le soleil parmi les gros nuages que le vent remplaçait à tout instant l’un par l’autre. Ce vent, un sombre vent froid et sonore, c’est le souvenir le plus vif que j’ai conservé de Haworth ; c’est le même vent qui souffle en permanence sur les Wuthering Heights, les collines orageuses où habitent les héros du roman d’Emily ; c’est le même qui souffle dans les âmes de ces héros, secouant comme des nuages les terribles passions de leurs cœurs. J’eus le sentiment aussi que le soleil ne devait jamais éclairer d’une bien franche lumière ce village désolé, qui s’allongeait au flanc d’une colline sauvage, et je crus deviner pourquoi les scènes de tranquille bonheur brillaient elles-mêmes d’un jour si malingre dans les romans qu’Emily et ses deux sœurs avaient conçus là. Je montai l’unique rue jusqu’au sommet de la colline où s’élève, entourée de bruyères, la maison du révérend pasteur. Là s’est faite l’éducation d’Emily, là s’est formée son âme. Et il est naturel qu’elle ait aimé profondément ce lugubre paysage, car c’est lui, à coup sûr, qui a le plus contribué à créer l’énergique, silencieuse et passionnée personne qu’elle a été.

Lorsque la petite Emily vint avec ses parents habiter le presbytère de Haworth, sa mère commençait déjà à souffrir du mal dont elle devait mourir. Les six enfants ne la voyaient presque jamais. Ils ne voyaient que de loin en loin leur digne père, qui, ayant la digestion difficile, avait imaginé de se faire