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QUATRIÈME PARTIE

fournitures, on voyait défiler des chars de foin, de paille, diverses denrées. Mais, hélas pour tant de bouches et de becs, toutes ces provisions étaient insuffisantes et ne durèrent pas longtemps.

Qu’arriva-t-il ? Après avoir enlevé aux pauvres Parisiens le peu qui leur restait encore, ces braves paysans achetèrent chez les boulangers du pain qu’ils donnaient à leurs bêtes. Fatalement, le pain vint à manquer. Les mairies commencèrent à rationner les sacs de farine ; chaque boulanger ne devait posséder qu’un nombre très restreint de sacs de farine, en rapport avec sa clientèle, et chaque jour il devait rendre compte à la mairie du nombre de pains que dix sacs avaient produits, et de la farine à 50 grammes près. Ceci était obligatoire. Les animaux mangèrent le pain blanc et la population le pain, comment dirai-je ? le pain infect aux multiples couleurs.

Quelques jours plus tard, ce n’était pas du pain que l’on mangeait, c’était un amas de détritus auquel on donnait ce nom ; dans cette horrible mixture il y avait des brindilles de paille, du papier bleu à chandelle, il y avait des malpropretés impossibles, résultat : tout le monde toussait, c’était affreux. Cela faisait pitié d’entendre et de voir des vieillards, hommes et femmes courbés en deux, pris d’accès de toux, attendre en grelottant à la porte des boucheries et des boulangeries, des fillettes et des enfants encapuchonnés tant bien que mal, leurs petites mains enfouies dans des châles de laine au crochet mis en croix sur leur poitrine, pour se garantir de la froidure, sous la pluie battante, ou