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Que la mer a rendue aussi féroce qu’elle,
Vers le ciel élevait son exécrable vœu ;
Et, croyant l’honorer, leurs voix blasphémaient Dieu.
 
Un de ces forcenés reprit : « Paix, donc, Jean-Pierre !
Ne sifflez pas ainsi quand on est en prière ;
Laissez là vos filets avec leurs hameçons !
Êtes-vous donc venu pour prendre des poissons ?
Oh ! nous avons à faire une meilleure pêche,
Si quelque démon vert ou gris ne nous empêche :
Car depuis que les saints sont par nous reniés,
Sur la côte on ne voit que soldats et douaniers.
Autrefois, les chrétiens pouvaient vivre en Bretagne :
Alors, contre tout l’or et les joyaux d’Espagne,
Lui-même, notre duc n’aurait pas échangé
Les écueils noirs et nus qui bordaient son duché.
Les bris viennent de Dieu. Mille morts sur sa tête
À qui nous ravirait ces fruits de la tempête !
C’est notre seigle, à nous ! c’est le blé destiné
Par les saints de la mer aux enfants de Kerné ! »
 
Comme le cormoran perché sur le rivage
Attend l’heure où sa proie apparaît, le sauvage
Longtemps, l’œil sur les flots, resta silencieux ;
Puis ce fut comme un cri d’animal furieux :
 
« Une voile ! une voile ! Jann, amenez la vache !
Vous, Pennée, amenez les bœufs, et qu’on attache
Les fanaux à leur corne, et tenez haut les feux !
Puis, lâchons sur la dune et la vache et les bœufs.
Vous verrez, quand les feux brilleront sur les lames,
Si les moucherons seuls viennent se prendre aux flammes.