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objet, et, en toutes choses, se soumettre à lui de bon cœur. Mais il a cru à tort que, ce devoir, l’homme, par lui-même, était capable de le remplir. Quant à Montaigne, ayant voulu chercher quelle morale la raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a bien vu qu’ainsi livrée à elle-même, la raison ne pouvait aboutir qu’au pyrrhonisme. Mais il a tort de trouver bon que l’homme s’en tienne à ce qu’il peut, en négligeant ce qu’il doit. Il a tort d’approuver qu’on prenne pour unique règle la coutume et la commodité, et qu’on s’endorme sur l’oreiller de la paresse. Ainsi, l’un connaît le devoir, mais conclut faussement du devoir au pouvoir, l’autre connaît l’impuissance, mais en fait faussement la mesure du devoir.

Comment de ces doctrines dégager la vérité ? Suffira-t-il de rapprocher Épictète et Montaigne, en ce que chacun a de bon, et de les compléter l’un par l’autre ? Cela ne se peut. Chacune des deux philosophies est, au point de vue naturel, un tout indissoluble. L’homme est un. Cette unité serait rompue, si l’on taisait coexister en lui le devoir du stoïque et l’impuissance du pyrrhonien. Ni Montaigne ni Épictète ne pouvaient conclure autrement qu’ils n’ont fait. Et ainsi les deux doctrines produisent une contradiction, à la fois inévitable, puisque chacune d’elles est nécessaire, et insoluble, puisqu’il s’agit d’un sujet indécomposable. C’est la raison elle-même s’engageant dans un conflit dont elle ne peut sortir. Ni l’affirmation n’est ici permise, ni la négation. Le scepticisme n’est pas moins exclu que le dogmatisme.