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princes, et il ne cachait pas qu’il eût volontiers sacrifié sa vie pour une œuvre aussi importante. Un jour, vers 1660, il eut l’occasion de donner des conseils à un enfant de grande condition, sans doute le fils aîné du duc de Luynes, âgé alors de quatorze ans. Il lui fit trois discours fort remarquables, dont Nicole a écrit une analyse, neuf ou dix ans après les avoir entendus. Chose étrange, on trouve, dans cette analyse même, l’empreinte du génie de Pascal, tant, comme le dit Nicole, tout ce qu’il disait faisait sur l’esprit une impression ineffaçable.


C’est par l’effet du hasard, dit Pascal au jeune prince, que voue possédez les richesses dont vous vous trouvez maître. De vous-même et par votre nature, vous n’y avez aucun droit. L’ordre en vertu duquel ces biens ont passé de vos ancêtres à vous est un ordre d’établissement, et d’établissement humain. Votre âme et votre corps sont d’eux-mêmes indifférents à l’état de batelier ou à celui de duc. Égalité parfaite avec les autres hommes, voilà votre état naturel. Le peuple, il est vrai, n’en a pas le secret : il croit que la noblesse est une grandeur réelle. Ne lui découvrez pas son erreur, qui est utile à la tranquillité de l’État. Mais, tout en agissant extérieurement selon votre rang, songez à votre condition véritable, et gardez-vous de l’insolence.

Il y a deux sortes de grandeurs, les grandeurs naturelles science, vertu, santé, force ; et les grandeurs d’établissement, créées par la volonté des hommes en vue de la paix, telles que les rangs, les dignités, la noblesse. Dieu a voulu que noue donnions quelque chose aux unes et aux autres. Aux premières nous devons l’estime, aux mondes le respect extérieur. Il faut parler aux rois à genoux. C’est sottise et bassesse de leur refuser cet hommage. Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime, mais il est nécessaire que je vous salue. Au contraire, je passerai devant le géomètre, mais je l’estimerai plus que moi.

Dieu est le roi de la charité vous êtes, vous, un roi de concupiscence. Agissez donc en roi de concupiscence. Ne