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gnement à tous ses degrés, par les nombreux livres scolaires qu’il a publiés.

Il excellait à extraire des théories les plus savantes les éléments accessibles à la jeunesse et à les présenter d’une manière claire et vivante. À quel point il a rajeuni et fortifié la philosophie scolaire, c’est ce que soupçonnent à peine ceux-là même qui lui doivent le plus. Un grand nombre d’erreurs historiques redressées, des problèmes intéressants introduits dans les cours, mainte théorie moderne acquise au domaine public viennent, sans que toujours on S’en doute, des livres de M. Janet. Sans aucun appel à l’habileté ou à l’autorité, par la seule force de la science et du raisonnement, M. Janet exerce et continuera à exercer sur l’enseignement philosophique une influence au moins égale à celle dont se glorifie celui qu’on nommait le grand pontife.

À considérer l’ampleur de l’œuvre philosophique de M. Janet, on croirait volontiers qu’elle ne lui a laisse aucun loisir pour d’autres études. Mais avec la philosophie, de bonne heure, il avait cultivé la science politique ; et ses travaux en cette matière sont si considérables qu’à leur tour, ils semblent l’emploi de toute une vie. Restreinte a l’Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la Morale (1872-1887), son ancienne Histoire de la philosophie morale et politique forme deux gros volumes remplis de faits et d’idées. Le sujet y est traité jusqu’en 1789. Professeur d’histoire morale et sociale à l’École libre des sciences politiques depuis sa fondation en 1871, M. Janet y a traité des idées de la Révolution et des origines du socialisme ; et de cet enseignement sont sortis les ouvrages intitulés : Saint-Simon et les Saint-Simoniens (1872) ; la Philosophie de la Révolution française (1874) ; les études sur Tocqueville (dans les Problèmes du XIXe Siècle). sur Fourier, sur Pierre Leroux (Revue des Deux-Mondes, 1879 et 1899). Il a écrit, en outre, pour le centenaire de 1789, une courte et substantielle Histoire de la Révolution française (1889).

Tous ces ouvrages sont de consciencieuses et solides études d’histoire, mais en même temps des livres de doctrine, où le philosophe, considérant la réalité, telle que la science la dégage, ne craint pas d’induire et de juger, au nom de la raison.

La pensée dominante est la liaison de la politique avec la morale. Selon M. Janet, c’est essentiellement sur la nature morale de l’homme, sur la liberté soumise au devoir, sur la personnalité, au sens vrai du mot, que se fonde son droit inviolable, justement proclamé par les politiques. Et ce droit, que souvent on oppose à la tradition, est, en réalité, l’âme invisible de la tradition elle-même. La définition concrète et la réalisation du droit qu’une raison plus généreuse qu’éclaircie a pu considérer comme immédiatement possibles, sont, en réalité, des tâches infinies. C’est à cette œuvre qu’ont travaillé, plus ou moins consciemment, les grands théoriciens et les grands politiques de tous les temps. Et la Révolution française, qui a fait aboutir ces efforts, n’est pas elle-même un terme, mais un point de départ. Elle a formulé les principes mais d’une manière encore très générale : et elle en a, dans une certaine mesure, compromis la réalisation par les moyens, souvent contraires à ces principes, auxquels elle a eu recours. Il s’agit pour nous d’assurer et de développer les conquêtes de la Révolution. Ne nous effrayons pas parce que nous rencontrons des difficultés. Il y aura toujours plus de difficultés. Elles croissent avec la hauteur du but que l’on vise. Elles naissent des progrès mêmes