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-elle autre chose qu’un engourdissement et un sommeil ? Puisque cette matière se transforme en substance vivante, ne faut-il pas qu’elle participe déjà des propriétés vitales ?

Cette thèse se soutient sans doute si l’on mutile la définition de la vie, si on la réduit, par exemple, à l’idée de la croissance et de la conformation pures et simples, propriétés déjà inhérentes aux corps appelés bruts. Mais, considérée dans son tout, dans sa forme comme dans sa matière, la vie, ou création d’un ordre hiérarchique entre les parties, n’apparaît pas dans le monde physique proprement dit. Ce monde ne nous offre rien d’analogue à une cellule. Dira-t-on que la vie s’y trouve à l’état de puissance, et qu’elle n’attend, pour se manifester, que les conditions favorables ? Mais c’est précisément de la vie manifestée qu’il s’agit ici. Car, si la manifestation peut être une circonstance indifférente aux yeux du logicien qui ne considère que les concepts, elle est la circonstance capitale aux yeux du naturaliste qui considère les choses elles-mêmes.

Cependant, pour que l’apparition de la vie puisse être considérée comme nécessaire en fait, ne suffit-il pas que cette apparition ait toujours lieu, lorsque certaines conditions sont réalisées ?

Il ne peut être ici question que de conditions purement physiques. Car il y aurait cercle vicieux à déduire la vie, même par voie d’hétérogénie, d’une matière déjà organisée. Ainsi, pour soutenir cette doctrine, il faut pouvoir affirmer que les conditions au milieu desquelles la vie apparaît constamment (s’il est vrai que la vie ait ainsi des antécédents invariables) sont purement physiques, et quant à leurs éléments, et quant à leur mode de combinaison. Ce n’est pas tout. Comme un état de choses purement physique en lui-même peut être le résultat plus ou moins éloigné d’une intervention étrangère, laquelle, après avoir opéré dans l’ordre des