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et la membrane rigide, et donne ainsi naissance à un être distinct, en attendant que, par son développement même, il produise d’autres êtres qui, eux aussi, se feront une existence distincte. La réduction des organismes à la cellule ne fait que reculer la difficulté.

En somme, la fonction vitale semble être une création, sans commencement ni fin, de systèmes dont les parties présentent, non seulement de l’hétérogénéité, mais encore un ordre hiérarchique. L’être vivant est un individu, ou plutôt, par une action continuelle, il se crée une individualité et engendre des êtres capables eux-mêmes d’individualité. L’organisation est l’individualisation.

Or cette fonction ne paraît pas exister dans la matière inorganique. Les substances chimiques, si composées qu’elles soient, n’offrent à la division mécanique que des parties similaires, et, par conséquent, ne comportent pas la différenciation, la division du travail et l’ordre hiérarchique. Il n’y a pas d’individus dans le monde inorganique, et il n’y a pas d’individualisation. L’atome, s’il existe, n’est pas un individu, car il est homogène. Un cristal n’est pas un individu ; car il est, indéfiniment peut-être, divisible en cristaux semblables actuellement existants. Dira-t-on que les systèmes célestes, composés d’un astre central et de planètes qui en dépendent, nous offrent l’analogue de l’individualité ? Ces systèmes comportent, il est vrai, une sorte de hiérarchie apparente ; mais ils ne sont pas, comme les êtres vivants, décomposables, jusqu’à leurs derniers éléments, en systèmes capables d’individualité. La force physique semble essayer, dans l’infiniment grand, ce que la vie réalise, dès l’infiniment petit. Mais elle ne peut atteindre qu’à la ressemblance extérieure.

Ainsi l’être vivant renferme un élément nouveau, irréductible aux propriétés physiques : la marche vers un ordre