Page:Boutroux - De la contingence des lois de la nature.djvu/74

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mouvement moléculaire dans le corps qui détermine en nous la sensation de chaleur.

Ensuite, si tout n’est que mouvement, d’où vient que la conscience éprouve, en présence des corps, des sensations d’espèces diverses ? Y a-t-il donc plusieurs consciences de nature différente, correspondant à plusieurs catégories de mouvements, et créant, à l’occasion de ces différences relativement quantitatives, des différences qualitatives ? Mais la conscience est essentiellement une et identique, et ne peut rendre compte de ce passage de l’un au multiple, du semblable au divers. Il est d’ailleurs manifeste qu’il ne s’agit pas ici d’une diversité purement extérieure et de variétés d’un type unique. La sensation de chaleur est radicalement hétérogène par rapport à la sensation de son. Puisque cette hétérogénéité ne peut trouver son explication dans la nature de la conscience, il reste qu’elle ait sa racine dans la nature des choses elles-mêmes, et que la matière ait la propriété de revêtir des formes irréductibles entre elles. Or l’hétérogénéité est étrangère à l’essence de l’étendue figurée et mobile, c’est-à-dire de la matière proprement dite. Le mouvement vibratoire lui-même ne peut être dit hétérogène à l’égard du mouvement de translation. Ce sont simplement grandeurs, directions, intensités, modes divers d’un même phénomène. Il faut donc admettre que les objets sensibles, même abstraction faite de ce que la conscience peut mettre d’elle-même dans la sensation, ne se réduit pas à de la matière en mouvement. La matière ébranlée semble n’être en eux que le véhicule de propriétés supérieures, lesquelles sont les propriétés physiques proprement dites. Cette essence nouvelle consiste pour nous dans la capacité de fournir à la conscience des sensations hétérogènes.

S’il arrive qu’un même agent impressionne différemment les différents sens, c’est peut-être parce que, sous une appa-