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n’élimine de l’expérience toute activité intellectuelle, toute participation de l’entendement : ce qui en ferait une opération inconcevable, non plus seulement dans son objet, mais même dans sa nature. Il suffit, pour qu’une connaissance soit expérimentale, qu’elle ait un objet dont la matière et la forme soient contenues dans les données des sens ou de la conscience empirique. Le travail par lequel l’entendement extrait des données des sens les éléments plus ou moins cachés qu’elles renferment ne transforme pas ces données en élément à priori.

Ainsi les concepts d’étendue, de durée et de mouvement, tels qu’ils sont présupposés par la connaissance du monde donné, ne requièrent pas une origine métaphysique.

Mais, peut-on objecter, il ne s’agit pas seulement de ces concepts dans leur acception indéterminée, il s’agit aussi de leurs déterminations ; et celles-ci du moins ne peuvent être connues qu’à priori, et par conséquent sont nécessaires. N’est-ce pas à priori que l’esprit construit le triangle, le cercle, la sphère, le mouvement uniforme, les forces parallèles et, en général, les définitions mathématiques et mécaniques ? Ces définitions exactes, complètes, adéquates peuvent-elles dériver de l’existence ? Si l’esprit n’en a pas créé la matière, il en a créé la forme, car elles sont des modèles que la nature ne peut égaler. Il n’y a pas de droite réelle, de cercle réel, d’équilibre réel.

Certes, il est impossible d’expliquer par l’expérience l’exactitude des déterminations mathématiques, si l’on considère cette exactitude comme un caractère positif et absolu, attestant une perfection supérieure. Mais il semble que ce soit plutôt un caractère négatif, résultant de l’élimination de propriétés relativement accidentelles. Une droite n’est autre chose que la trajectoire d’un mobile qui va d’un point vers un autre, et vers cet autre seulement ; l’équi-