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constant ; si les propriétés et les lois les plus essentielles apparaissent comme indéterminées dans une certaine mesure : n’est-il pas vraisemblable que le principe même de la distribution des phénomènes en genres et espèces (lequel, dans son usage scientifique, n’est, en définitive, que la forme la plus générale et la plus abstraite des lois de la nature, après le principe de la liaison causale) participe, lui aussi, de l’indétermination et de la contingence ?

Ainsi le raisonnement à posteriori aussi bien que la spéculation à priori laisse place à l’idée d’une contingence radicale dans la production des ressemblances et des différences d’où résultent les genres et les espèces de la nature, c’est-à-dire dans l’existence et la loi de la notion. Rien ne prouve qu’il existe des genres dont la compréhension et l’extension soient exactement déterminées et inimitables. Il peut arriver que la notion, dans les choses qui l’expriment, se définisse de mieux en mieux ; que les sujets se rangent de plus en plus exactement sous des prédicats déterminés, en abandonnant les caractères qui participaient des notions collatérales. Issue de l’être, comme d’une matière par voie de création, la forme logique peut, à son tour, régir sur l’être et le pénétrer plus profondément. Par contre, on peut concevoir que l’être, rangé par la notion sous des lois étrangères, fasse effort pour retourner à son état primordial de dispersion et de chaos ; et que, par suite, la part de l’ordre logique, de la distribution des choses en espèces et en genres, diminue dans la nature.

Ces changements, il est vrai, resteraient à l’état de possibilités idéales ou d’apparences illusoires, si le principe de causalité était admis dans toute sa rigueur. Car alors la nature de l’antécédent déciderait entièrement et nécessairement de la nature du conséquent, et il n’y aurait aucune place pour une harmonie dont le germe ne préexisterait pas