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confirmer cette conception ; et il est contraire à toute vraisemblance d’imaginer des mondes réels où les phénomènes se produiraient sans cause, c’est-à-dire sans antécédents invariables.

Toutefois, il ne faut pas oublier que c’est l’expérience elle-même qui a introduit dans l’esprit humain et progressivement épuré l’idée scientifique de cause naturelle. Cette idée n’est pas celle d’un principe à priori qui régit les modes de l’être, c’est la forme abstraite du rapport qui existe entre ces modes. Nous ne pouvons pas dire que la nature des choses dérive de la loi de causalité. Cette loi n’est pour nous que l’expression la plus générale des rapports qui dérivent de la nature observable des choses données. Supposons que les choses, pouvant changer, ne changent cependant pas : les rapports seront invariables, sans que la nécessité règne en réalité. Ainsi la science a pour objet une forme purement abstraite et extérieure, qui ne préjuge pas la nature intime de l’être.

Mais n’est-il pas vraisemblable que l’extérieur est la traduction fidèle de l’intérieur ? Est-il admissible que les actes d’un être soient contingents, s’il est établi que les manifestations de ces actes sont liées entre elles par des rapports immuables ? Si les ombres qui passent dans la caverne de Platon se succèdent de telle sorte qu’après les avoir bien observées, on puisse exactement prévoir l’apparition des ombres à venir, c’est apparemment que les objets qui les projettent se suivent eux-mêmes dans un ordre invariable. Il serait sans doute possible que l’ensemble des manifestations et des actes ne fût pas donné ; mais si, l’une de ces manifestations étant donnée, les autres sont données du même coup, l’hypothèse la plus simple, c’est d’admettre que les actes eux-mêmes sont liés entre eux d’une manière analogue. Ainsi, pour avoir le droit de révoquer en doute la