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Pour qu’un jugement puisse être dit à priori, il faut que ses éléments, termes et rapport, ne puissent être dérivés de l’expérience. Pour que les termes puissent être considérés comme ne dérivant pas de l’expérience, il ne suffit pas qu’ils soient abstraits. L’expérience, en somme, ne nous fournit aucune donnée qui n’ait une face abstraite en même temps qu’une face concrète. Je n’embrasse pas dans une seule intuition la couleur et l’odeur d’un même objet. Les abstractions les plus hardies peuvent n’être que l’extension, opérée par l’entendement, de la subdivision ébauchée par les sens. D’ailleurs, l’expérience elle-même nous met sur la voie de cette extension, en nous fournissant, sur les choses, selon l’éloignement, la durée ou l’intensité, des données plus ou moins abstraites. Il faut donc, pour qu’un terme puisse être considéré comme posé à priori, qu’il ne provienne de l’expérience ni directement, par intuition, ni indirectement, par abstraction.

De même, pour qu’un rapport puisse être considéré comme posé à priori, il ne suffit pas qu’il établisse, entre les intuitions, une systématisation quelconque, comme si l’expérience ne fournissait rien qui ressemblât à un système. C’est sortir des conditions de la réalité que de supposer une intuition absolument dépourvue d’unité. Les perceptions les plus immédiates impliquent le groupement de parties similaires et la distinction d’objets dissemblables. Une multiplicité pure et simple est une chose absolument inconcevable, qui, si elle n’offre aucune prise à la pensée, ne peut pas davantage être donnée dans l’expérience. Il y a donc, déjà, dans les objets perçus eux-mêmes, un certain degré de systématisation ; et ainsi, avant d’affirmer qu’un rapport de dépendance établi entre deux termes ne dérive pas de l’expérience, il faut s’assurer si ce rapport est radicalement distinct de ceux qu’il nous est donné de constater. Il faut