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tion interne de l’ordre nécessaire des causes efficientes ; de ramener le sentiment du libre arbitre à l’ignorance des causes de nos actions, et de ne laisser subsister qu’une cause véritable, produisant et gouvernant tout par un acte unique et immuable. De plus, cette doctrine ne rend pas un compte suffisant de la nécessité absolue de l’observation et de l’expérimentation dans les sciences positives ; et elle introduit le fatalisme, plus ou moins déguisé, non seulement dans l’étude de tous les phénomènes physiques sans distinction, mais encore dans la psychologie, l’histoire et les sciences sociales.

Pour savoir s’il existe des causes réellement distinctes des lois, il faut chercher jusqu’à quel point les lois qui régissent les phénomènes participent de la nécessité. Si la contingence n’est, en définitive, qu’une illusion due à l’ignorance plus ou moins complète des conditions déterminantes, la cause n’est que l’antécédent énoncé dans la loi ou bien encore la loi elle-même, dans ce qu’elle a de général ; et l’autonomie de l’entendement est légitime. Mais, s’il arrivait que le monde donné manifestât un certain degré de contingence véritablement irréductible, il y aurait lieu de penser que les lois de la nature ne se suffisent pas à elles-mêmes et ont leur raison dans les causes qui les dominent : en sorte que le point de vue de l’entendement ne serait pas le point de vue définitif de la connaissance des choses.