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condition de modifier l’ensemble du système auquel il appartient. Sera-ce en résistant absolument à ce destin ennemi qui ne le compte pour rien ? Mais serait-il encore une créature, l’être qui pourrait agir sur les choses sans prendre en elles son point d’appui ?

Ce serait donc être soumis à une fatalité absolue que d’exister uniquement comme partie du tout. À vrai dire, rien de réel ne présente ce caractère, incompatible avec l’existence : il ne se rencontre que dans l’objet purement idéal d’une science tout à fait abstraite. Et, si les êtres inférieurs à l’homme présentent déjà, sous forme collective, quelque degré de contingence, c’est que les systèmes qu’ils constituent sont déjà, dans une certaine mesure, des mondes distincts, en dehors desquels il y a de l’espace et des points d’appui.

Or, plus que tous les autres êtres, la personne humaine a une existence propre, est à elle-même son monde. Plus que les autres êtres, elle peut agir, sans être forcée de faire entrer ses actes dans un système qui la dépasse. La loi générale de la conservation de l’énergie psychique se morcelle, en quelque sorte, en une multitude de lois distinctes, dont chacune est propre à chaque individu. Ce sont ces lois individuelles qui sont immédiates : la loi générale n’est plus que médiate. Il y a plus : il semble que, pour un même individu, la loi se subdivise encore et se résolve en lois de détail propres à chaque phase de la vie psychologique. La loi tend à se rapprocher du fait. Dès lors, la conservation de l’ensemble ne détermine plus les actes de l’individu : elle en dépend. L’individu, devenu, à lui seul, tout le genre auquel s’applique la loi, en est maître. Il la tourne en instrument ; et il rêve un état où, en chaque instant de son existence, il serait ainsi l’égal de la loi et posséderait, en lui-même, tous les éléments de son action.