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De même, on ne peut considérer comme données la direction précise, l’intensité, l’intelligence de la tendance. Car la tendance, c’est l’être même ; et qui peut affirmer que l’être n’a pas le pouvoir d’agir sur ses tendances, de les modifier spontanément ? Cette impossibilité est-elle donnée, peut-elle être donnée dans l’expérience ?

Il semble donc qu’il soit aussi impossible d’établir scientifiquement une loi de changement radical nécessaire, qu’une loi de conservation radicale. En fait, le changement existe dans l’âme à côté de la permanence, avant la permanence elle-même. D’autre part, une loi de changement qui ne se ramène pas à une loi de conservation, une loi qui précède absolument les choses, un principe antérieur aux concepts, ne peut être assimilée aux lois positives et prétendre, en ce sens, à la nécessité.

S’il en est ainsi, on est en droit d’admettre que les phénomènes psychologiques ne sont pas absolument déterminés, mais recèlent, sous les uniformités de succession qu’ils offrent encore à l’observateur, une contingence radicale.

Et le caractère propre à la loi de permanence qui régit les actes de l’homme prouve que la part de l’indétermination doit y être plus grande que dans tous les autres phénomènes.

En effet, dans les régions inférieures, les lois fondamentales de permanence se rapportent immédiatement à des ensembles plus ou moins considérables, tels qu’un système mécanique, une forme de la matière, une espèce vivante. Chaque agent particulier se trouve ainsi comme absorbé dans le tout auquel il appartient. La loi qui le régit ne lui permet d’agir que de concert avec l’ensemble. Dès lors, comment pourrait-il produire une action contingente ? Sera-ce en prenant son point d’appui dans la loi même de son action ? Mais cette loi, qui l’abîme dans l’infini, est toute contre lui ; elle impose au déploiement de son initiative la