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moins les choses à leur cours naturel, lorsqu’il suffit pour achever l’action. Peut-être cette impulsion est-elle, en elle-même, extrêmement faible ; mais, donnée au moment opportun et au point approprié, elle peut déterminer par ses contre-coups des phénomènes considérables.

Il est certain aussi que, d’une manière générale, les agents supérieurs ne disposent pas à leur gré des forces inférieures. C’est surtout lorsque celles-ci sont en lutte entre elles et se font en quelque sorte équilibre, que l’agent supérieur intervient aisément et efficacement. Quand l’âme est partagée entre divers désirs, la volonté, sans effort, se fait jour entre eux, institue une délibération et prononce le jugement. Quand, au contraire, la volonté se trouve en présence de passions qui, convergeant vers une même fin, se fortifient réciproquement, il lui arrive de s’oublier, de s’abandonner elle-même. Cependant, même alors, elle peut se réveiller et agir : elle peut lutter contre les passions les plus fortes, soit indirectement en leur opposant d’autres passions d’une intensité égale ou en les tournant insensiblement vers d’autres objets, soit même directement en se dressant seule contre ses adversaires. Elle peut enfin, jusque dans les circonstances les plus défavorables, se servir des lois mêmes qui régissent l’âme pour la diriger.

Si la production des déterminations volontaires est l’ordre de phénomènes psychologiques où se manifeste le mieux la contingence, les autres ordres n’en sont pas entièrement dépourvus. Car un sentiment ou une idée, quelle que soit la simplicité et la généralité du rapport qu’on examine, ne trouvent jamais dans leurs antécédents psychologiques leur explication complète. Ils apparaissent toujours comme étant autre chose que ces antécédents, comme renfermant des qualités nouvelles ; et, à ce titre, ils échappent à la loi de la proportionnalité de la cause et de l’effet.