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triomphe, mais en tant qu’on donne, après coup, cette épithète précisément au motif élu par la volonté. Il resterait à prouver que la volonté élit toujours le motif qui, par lui-même, exerçait, d’avance, sur l’âme, l’influence la plus forte. Or n’arrive-t-il pas que la volonté rende pratiquement prépondérant un motif qui, théoriquement, n’était pas la résultante des forces qui sollicitaient l’âme ? Lorsque nous observons du dehors la conduite de nos semblables et même notre propre conduite, nous trouvons que les mêmes actes sont uniformément liés aux mêmes motifs. Mais s’ensuit-il que les actes soient déterminés par les motifs, considérés en eux-mêmes ; et cette loi ne se vérifiera-t-elle pas également, si c’est la volonté elle-même qui pose sur le premier plan, qui met en saillie les conditions de son action ?

S’il en est ainsi, dira-t-on, l’acte est sans doute expliqué ; mais le rapport du motif prépondérant avec l’ensemble des déterminations de l’âme contredit le principe de causalité. – Il est vrai ; et peut-être un acte libre serait-il, en effet, chose inadmissible, si le principe de causalité devait être admis comme absolu. Mais peut-être aussi ce principe, dans son application aux faits, n’a-t-il pas la rigidité que lui attribue la science abstraite, et comporte-t-il quelque contingence dans la transformation d’un antécédent en conséquent. Ce qui fait illusion, c’est que les causes prochaines de l’acte donné s’enchaînent ou paraissent s’enchaîner entre elles d’une manière exactement conforme au principe de causalité. Mais comment prouver qu’en remontant la série des causes, on ne rencontrerait pas un point où ce principe ne suffirait plus à l’explication des phénomènes, autant du moins que l’on pourrait les analyser d’une manière complète ? Il est possible que la puissance directrice n’intervienne pas partout et toujours avec la même énergie, et qu’après avoir donné l’impulsion, elle abandonne plus ou