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degré maximum de progrès psychique, et qu’après l’avoir atteint, l’homme, d’ordinaire, au lieu de s’y tenir, entre dans une phase de décadence, comme pour rétablir l’équilibre ; si enfin l’on tient compte des influences extérieures, des rapports des hommes entre eux, lesquels viennent modifier l’évolution de sa nature propre ; on conclura vraisemblablement que l’énergie psychique, jusque dans l’ensemble d’une vie individuelle, tend vers une moyenne déterminée ; que la loi est du côté de la détermination et de la permanence, et que les faits contraires ne sont que l’exception.

Même dans une phase donnée de la vie psychologique d’un individu, la quantité de l’énergie mentale semble déterminée. Si l’une des facultés de l’âme est très développée, c’est, d’ordinaire, au détriment des autres. Si un sentiment, une idée, une résolution, acquièrent une grande force, l’affaiblissement des autres modes d’action vient rétablir l’équilibre. C’est ainsi que les sentiments présents finissent par effacer plus ou moins complètement les sentiments passés. C’est ainsi que les impressions sensibles, refoulées par de nouvelles impressions qui absorbent la meilleure part de l’énergie mentale, en deviennent moins vives, et passent de l’état de sensations à l’état d’images ; puis, devant le flot sans cesse montant des sensations et des images nouvelles, les précédentes s’éloignent, perdent peu à peu leur couleur, leurs traits particuliers et leur vie, pour devenir des idées vagues, abstraites et mortes : utile métamorphose, par laquelle peu à peu les idées des choses les plus diverses se rapprochent, se confondent dans des idées de plus en plus générales, qui nous représentent les cadres des phénomènes. C’est ainsi, enfin, que, dans la sphère de la volonté, les résolutions énergiques sont souvent suivies d’abattement, que le désespoir côtoie l’héroïsme, et que la cons-