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l’est pas moins de ramener le changement à la nécessité lorsque, la matière n’étant presque plus rien, l’acte devenant presque tout, on pressent qu’on laisserait échapper la réalité elle-même, si l’on persistait à tenir le changement pour entièrement phénoménal. Les formules à l’aide desquelles on pense démontrer l’enchaînement nécessaire des phénomènes biologiques n’ont plus la précision de celles qui énoncent la conservation d’une quantité de force mécanique donnée. Le calcul s’applique mal à la mesure de la flexibilité et de l’habitude ; et l’on ne voit pas comment on pourrait, sur de pareils fondements, établir une science déductive, dénotant, entre les faits, des relations vraiment nécessaires. C’est qu’au fond ces principes, auxquels on donne l’apparence de lois nécessaires en les jetant violemment dans le moule des formules mécaniques et physiques, manquent des conditions requises pour constituer une loi positive ou rapport constant entre des faits, et expriment des rapports d’une autre nature.

Selon la loi d’adaptation, l’être vivant se modifie de manière à pouvoir subsister dans les conditions où il se trouve. Or le concept : « de manière à » est indéterminé dans une certaine mesure. Au point de vue positif, il peut y avoir plusieurs manières de réaliser une fin proposée avec des matériaux donnés ; et la méthode est indifférente, pourvu que la fin soit réalisée. Il est vrai que, selon le nombre on la nature des conditions, le nombre des méthodes entre lesquelles on peut choisir sera de plus en plus restreint. Mais aussi l’expression « de manière à » est moins juste à mesure que le choix est plus limité ; et elle perdrait toute raison d’être, s’il ne restait plus qu’un parti possible ; car alors ce serait simplement en vertu des conditions posées que se réaliserait le phénomène : l’idée du résultat à obtenir n’interviendrait plus à titre de condition déterminante.