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le mystérieux monsieur de l’aigle

était devenue faible comme une enfant et sa santé laissait beaucoup à désirer.

Mme Rocques était devenue veuve, il y avait quinze ans, alors que ses deux fils, Séverin et Pierre étaient âgés respectivement de dix-huit et de seize ans. À sa mort, Sixtin Rocques avait légué à sa femme ses biens, consistant en deux terres, dont l’une cultivable et cultivée, et l’autre en bois debout. Malgré leur jeune âge, Séverin et Pierre s’étaient livrés à la culture de leur terre, et quoiqu’ils rejoignissent à peine les deux bouts, ils parvenaient à vivre et à donner à leur mère tout le confort désirable.

Mais, il y avait cinq ans, Pierre, pris de la fièvre des aventures, était parti pour le Nord-Ouest. Mme Rocques n’avait pas vu, sans une secrète peine, son benjamin la quitter. Il partit quand même, plein d’enthousiasme et d’ardeur, et abandonnant à son frère aîné la part des terres qui lui reviendrait, de droit, après le décès de leur mère.

Pierre réussit assez bien, dans le Nord-Ouest. Il s’était établi dans l’Alberta. Ses lettres arrivaient régulièrement et étaient littéralement dévorées, par Mme Rocques, et aussi par Séverin, qui chérissait profondément son frère.

D’après ses lettres, Pierre demeurait dans un petit chantier, à plus d’un mille de tout voisinage. Ses terres s’étendaient presqu’à perte de vue, et il possédait déjà un ranch, à près d’un quart de mille de sa maison.

Un de ces jours, avait-il écrit, dans sa dernière lettre, il enverrait à sa mère l’argent nécessaire et elle irait le voir. Cette nouvelle, ce projet de son fils, avait comblé de joie le cœur de cette pauvre Mme Rocques. Puis, une semaine, deux, trois avaient passé, sans qu’elle reçut d’autres nouvelles. La dernière lettre de Pierre avait été datée du 13 février… Depuis…

Une nouvelle affreuse parvint à Mme Rocques, un jour : son fils Pierre avait été lâchement assassiné, dans son chantier. Les journaux en parlèrent, dans le temps, et voici les détails qu’on eut pu en lire : Deux hommes, qui passaient en voiture devant le chantier de Pierre Rocques, avaient entendu la détonation d’un revolver. Vite, ils avaient couru vers la maison, à la porte de laquelle ils arrivèrent au moment où le meurtrier en sortait, portant à la main une arme à feu, dont le canon fumait encore. Inutile de le dire, l’assassin fut arrêté, jugé, puis condamné à mort. Le vol avait été le mobile du crime, car on avait trouvé sur la personne du meurtrier, la somme de deux cents dollars, les modestes économies de la victime.

Séverin avait redoublé d’affection et de bons soins pour sa mère, après cette tragédie ; il avait essayé aussi, par tous les moyens à sa disposition, de lui procurer des distractions. Ce fut inutile cependant ; bien souvent, il la surprenait à pleurer, et bien vite, il constata que ses forces diminuaient, de jour en jour.

Lorsque Pierre les avait quittés, Séverin avait proposé à sa mère de louer leur maison, sur la terre, et de s’en aller demeurer au village, et aujourd’hui, il était content d’avoir eu cette inspiration, car, à Saint André, Mme Rocques était entourée de ses amies. Leur terre serait, désormais, cultivée « de moitié » ; c’est-à-dire que le fermier voisin s’en occuperait, ferait les semences, les récoltes, et qu’il garderait la moitié des profits pour lui, Séverin se contentant de l’autre moitié.

Séverin était « aux oiseaux » maintenant qu’il demeurait au village. Il n’avait jamais aimé à cultiver la terre ; il préférait, de beaucoup se livrer à la sculpture du bois, pour laquelle il avait de grandes aptitudes et dont il ne tarda pas à faire un grand succès.

Un jour, Séverin arriva à La Hutte. Magdalena accourut au-devant de lui, et Zenon, du toit du bâtiment qu’il était à couvrir en bardeaux, lui cria un gai bonjour.

— Bonjour, M. Lassève ! répondit Séverin. Bonjour, Théo ! Comment va ?

— Attendez, je descends, annonça Zenon.

— Au contraire, c’est moi qui monte, répliqua Séverin, en riant.

— Non ! Non !

— Oui ! Oui ! N’y a-t-il pas de l’ouvrage pour moi, là-haut, M. Lassève ?

— Il y en a assurément ! Venez m’aider à poser du bardeau !

— J’y vais ! fit Séverin.

— Théo, dit Zenon en riant donne l’autre marteau et des clous à Séverin.

— Vraiment, mon oncle, dit Magdalena, d’un ton presque scandalisé, vous recevez vos amis bien sans cérémonie !

— C’est ainsi que j’aime à être reçu, fit leur visiteur ; de plus, tu sais, Théo, je ne cherche qu’à me rendre utile.

— Comment se porte Mme Rocques ? demanda la jeune fille, lorsqu’elle eut remis à Séverin les clous et le marteau.

— Ça ne va pas trop mal, de ce temps-ci, mon garçon, merci. Elle n’est pas forte cependant la pauvre mère ; mais…

— Je me propose d’aller lui rendre visite, un de ces jours ; la prochaine fois que mon oncle aura affaire au village, je l’accompagnerai. Peut-être sera-ce cette semaine.

— Je vais lui dire cela alors et elle va être fort contente. Ma mère t’aime beaucoup, tu sais, Théo.

— Chère bonne Mme Rocques ! J’irai, sans faute, la voir.

Lorsque Séverin fut rendu sur le toit du bâtiment, il demanda à Zenon :

— Qu’est-ce que c’est que cette construction que vous êtes à faire ?

— C’est une grange, une remise et une étable combinées. Je vous l’ai dit déjà, mon ami, je vais garder un cheval l’hiver prochain.

— C’est une excellente idée et je vous en félicite ! fit Séverin. Je vous souhaite de mettre la main sur un cheval comme le mien, M. Lassève.

— Oh ! Je n’ai pas cette ambition, croyez-le, Séverin ! répondit Zenon en souriant. Je sais que « Rex » est considéré le meilleur cheval de Saint-André, du Portage, et même de la Rivière-du-Loup.

— Et ça n’a pas encore cinq ans, Monsieur ! s’écria Séverin, qui ne manquait jamais de s’enthousiasmer, lorsqu’il parlait de son cheval.