Page:Bourgeois - Le mystérieux Monsieur de l'Aigle, 1928.djvu/39

Cette page a été validée par deux contributeurs.
37
le mystérieux monsieur de l’aigle

te pointe où nous sommes en ce moment, puis nous coulerions à fond, en quelques instants. Ainsi, comme tu le vois, j’avais raison de dire tout à l’heure : « finies nos excursions aux Pèlerins » ! pour cet été du moins.

— Alors, plus de promenades sur l’eau ? Plus de pêche à la ligne ? Plus de voyages au Portage ?

— Je ne veux pas dire exactement cela, répondit Zenon ; seulement, nous devrons, dorénavant, choisir nos heures. Entre dix heures de l’avant-midi et quatre heures de l’après-midi, il n’y a pas trop de risques à courir.

— Tant mieux ! s’écria la jeune fille. Ainsi, demain, nous irons au Portage, comme d’habitude ?

— Bien sûr ! Nous serons prudents, et tout se passera bien, tu verras. Vers les dix heures, cet avant-midi, nous irons à la pêche.

Ainsi que Zenon Lassève l’avait prédit, la brume se dispersa entre les neuf et dix heures de l’avant-midi, et Magdalena trouva admirable de voir le blanc rideau se lever et dévoiler, petit à petit, les Pèlerins et leurs environs, puis la pointe de la Rivière-du-Loup.

— On dirait une draperie, se levant lentement sur un splendide décor de théâtre, n’est-ce pas, oncle Zenon ? s’exclama-t-elle.

Fort impressionnée et enthousiasmée de ce qu’elle venait de voir, Magdalena, se retirant à l’écart, composa ce qui suit :

LE PÉLERIN

Quand je le vis, certain matin,
Dans une attitude mystique,
Vêtu de sa grise tunique,
Je l’admirai, le Pèlerin.

Qu’il me paraissait imposant !…
Il me sembla qu’une atmosphère
L’enveloppait étrangement.
L’enveloppait étrangement.

Voyez : le Pèlerin dévot,
Pour accomplir un vœu peut-être,
Comme le fit, jadis, le Maître,
Marche, sans crainte, sur le flot.

Où va-t-il le bon Pèlerin ?…
Qui dira vers quel sanctuaire
II ira porter sa prière,
Ou chanter son pieux refrain ?…


Midi… Le soleil radieux
De ses rayons dorés éclaire
Du Pèlerin la route austère…
Je n’en puis détacher mes yeux.

J’aperçois des milliers d’oiseaux
Voltigeant autour de sa tête,
Chantant, comme en un jour de fête,
Un cantique étrange et sans mots.

Bientôt, il se mêle à ces chants
Une voix grondante, sonore…
Écoutez !… On l’entend encore…
D’où nous arrivent ces accents ?…

On ne le sait… Plus d’un prétend
Que, cette chanson monotonne,
C’est le Pèlerin qui l’entonne…
D’autres en accusent le vent.


C’est le soir… Le soleil couchant
De son rayon oblique irise
Du Pélerin la robe grise ;
Mais il y reste indifférent.

Les chers oiseaux, à pleine voix,
Chantent l’hymne du crépuscule
Tout près du Pélerin… Mais nulle
Est son émotion… Pourquoi ?

Je vous le dirai franchement :
Le Pélerin… il est en pierre ;
Ce n’est qu’un rocher solitaire,
Au beau milieu du Saint-Laurent.

Mais, quand je le vis, un matin,
Dans une attitude mystique,
Vêtu de sa grise tunique,
Que je l’aimai, le Pélerin !

Cependant vers les quatre heures de l’après-midi, il fut évident qu’on allait avoir encore de la brume. Lentement mais sûrement, elle se leva, et vers les cinq heures, tout le paysage environnant était caché sous ses denses replis. Une impression d’infinie tristesse s’empara de Magdalena ; mais elle réagit contre ce sentiment, car, elle le savait bien, si on voulait que l’isolement ne devînt pas intolérable, il fallait essayer de voir les choses toujours de leur bon côté, ou du moins, espérer de meilleurs jours.

Le lendemain matin, la brume persista jusqu’à vers les dix heures. Lorsqu’elle se dissipa enfin elle découvrit un firmament gris, estompé de nuages plus gris encore, presque noirs.

— Mauvaise journée pour aller au Portage, Théo ! dit Zenon, en observant l’horizon. Je crois que j’irai sans toi, si tu n’as pas peur de rester seul.

— Y aller sans moi ! Oh ! non, mon oncle ! Je n’ai pas peur de la brume assez pour me priver de vous accompagner au Portage. Je vous l’assure, et nous emmènerons Froufrou, comme d’habitude. N’est-ce pas, Froufrou que tu viendras avec nous ?

Le chien se mit à aboyer joyeusement et à tourner sur lui-même, comme s’il eut compris qu’il s’agissait d’une promenade et qu’on allait l’emmener.

— Comme tu voudras, Théo, répondit Zenon. Dans tous les cas, nous partirons immédiatement après le diner ; tiens-toi prêt. D’ici là, le temps va peut-être se décider à se remettre un peu.

Zenon eut bien envie de renoncer complètement à son excursion au Portage quand il vit comment le temps, ou plutôt le firmament se comportait. Mais il avait promis à l’hôtelier de lui apporter du poisson pour le lendemain, un vendredi, et il n’aimait pas à le désappointer. Quoiqu’il eut de beaucoup préféré ne pas