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peur du Rocher Malin, et vite il le comprit : le chemin, de chaque côté du rocher, était droit et clair, puis, brusquement, l’ombre sinistre du Rocher Malin coupait, en quelque sorte, la route, semblant vouloir leur barrer le passage. Cette ombre, les chevaux ne se l’expliquaient pas, et voilà.

Mais, à quoi songeait-il ? À quel enfantillage passait-il son temps ? Comment ! Il étudiait la topographie du pays, quand la lettre, si compromettante pour son maître, n’avait pas encore été retrouvée ?

Vite, Eusèbe se pencha sur la morte… Elle devait l’avoir cette lettre… Dans une sacoche sans doute, ou dans l’une des poches de son manteau ? Il fit des recherches… il ne trouva rien… Serait-il obligé de faire d’autres recherches, plus minutieuses, sur ce corps ? Combien cela lui répugnait ! Pourtant, il le faudrait ; son maître d’abord, ses sentiments personnels ensuite !

Cette tâche lui fut épargnée ; presqu’à ses pieds, il venait d’apercevoir une sacoche grise ; s’il ne l’avait pas vue plus tôt, c’était que, grâce à sa couleur, elle se confondait facilement avec les rochers environnants.

La lettre… Oui, la voici ! À la clarté de la lune, Eusèbe en prit connaissance, afin de s’assurer que c’était bien cela, puis il l’enfouit dans une des poches intérieures de son habit. Un petit calepin rempli de notes, trouvé aussi dans la sacoche, prit le même chemin, car, qui savait ce qu’il pouvait contenir ? Peut-être des choses compromettantes pour M. de L’Aigle.

S’étant assuré que la sacoche ne contenait plus que des objets sans importance, sans valeur pour son maître, Eusèbe la remit là où il l’avait prise. Il n’en eut que juste le temps ; des pas s’approchaient ; c’étaient ceux du docteur Thyrol et des Fauteux, père et fils, portant une civière.

Cette pauvre Euphémie Cotonnier ! À part de sa mère et de sa tante Candide, qui la pleura ? Pas Claude de L’Aigle, bien sûr ! Ni Mme d’Artois ! Tous deux furent excessivement soulagés du décès si opportun de la secrétaire.

La conscience de Mme d’Artois se révolta même du soulagement qu’elle éprouvait de la mort de la pauvre malheureuse ; « on n’a pas le droit, se disait-elle, de se réjouir du décès de qui que ce soit ». Pour calmer ses remords donc, l’amie de Magdalena paya le prix de trois messes pour le repos de l’âme d’Euphémie Cotonnier.

XI

CE QU’ÉTAIT MONSIEUR DE L’AIGLE

Ce printemps-là passa comme un rêve, pour nos amis de la Pointe Saint-André.

Le 2 juin, on célébra le cinquième anniversaire du mariage des de L’Aigle. Zenon Lassève, le docteur Thyrol et sa femme étaient venus à L’Aire pour la circonstance. On avait attendu, un peu, Mme de St-Georges ; mais celle-ci s’était vue dans l’impossibilité de partir, au dernier moment.

« Ma chère Magdalena, avait-elle écrit, à ce propos, je ne saurais vous dire combien grande est ma déception de ne pouvoir assister à la fête anniversaire de votre mariage ! Mais, attendez-moi pour le 3 octobre ; j’y serai. Puisque vous devez, en ce jour de votre fête à vous, célébrer aussi celle de Claudette, (dire qu’elle aura quatre ans la mignonne ! Que le temps passe vite et que ça nous fait vieillir ces petits) ! je disais donc que rien ne m’empêcherait d’être avec vous le 3 octobre ; j’arriverai même dans les derniers jours de septembre. Il me tarde infiniment de vous revoir, tous ; depuis près d’un an que nous ne nous sommes pas vus.

« Quand venez-vous prendre possession du splendide domaine que vous avez acheté, dans ces parages ? J’espère que vous n’avez pas changé d’idée et que vous serez mes presque voisins, l’hiver prochain ».

Par cet extrait de la lettre de Thaïs, on comprendra que les de L’Aigle avaient bien des projets de former ; d’abord, pour le 3 octobre, puis pour l’hiver suivant.

La fête de Claudette tombant à la fin d’octobre, Claude et Magdalena avaient décidé d’en avancer la date, afin de pouvoir organiser une fête champêtre pour l’occasion. On célébrerait donc, en même temps, l’anniversaire de la mère et de l’enfant et on ferait quelque chose de bien.

Lorsque nous retrouvons nos amis, au milieu du mois de septembre, les préparatifs pour la fête en vue allaient bon train. Il y aurait beaucoup d’invités ; des enfants surtout ; le docteur Thyrol et sa femme se chargeraient de réunir tout un groupe de petits et de les faire transporter à L’Aire. Il y aurait grand festin, puis jeux et danses sur la terrasse et, si le temps était exceptionnellement beau, une excursion serait organisée à bord de L’Aiglon, jusqu’au Brandy Pot, avec arrêt à l’Île aux Lièvres, soit à l’aller, soit au retour.

Un gracieux kiosque était déjà en construction, pour la circonstance. Ce kiosque, dont le plan avait été dessiné par Séverin Rocques, servirait à abriter un petit orchestre, qu’on ferait venir de la Rivière-du-Loup.

Il était trois heures de l’après-midi. Dans la maison, tout était tranquille : Claudette dormait, dans sa chambre, en haut, sous la garde de Rosine ; Mme d’Artois, retirée à la bibliothèque, était à écrire une lettre, et Magdalena, debout près de la porte du corridor d’entrée, regardait travailler Claude, Zenon et Eusèbe ; tous trois étaient à ériger le fameux kiosque. Le bruit sonore des coups de marteau, le chant monotone de la scie, les gémissements du rabot, arrivaient distinctement à la jeune femme.

Elle souriait, l’heureuse mère, en regardant travailler les trois hommes ; ils y mettaient tant d’ardeur aussi ! On eut dit que leur vie — ou leur réputation — dépendait de leur succès…

Zenon, juché sur un échafaudage, tenait à la main l’extrémité d’un câble. Ce câble servait à hisser jusqu’en haut les poteaux en bois tournés, véritables charpentes du kiosque. Ces poteaux étant numérotés, Eusèbe