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le mystérieux monsieur de l’aigle

— Vous vous trompez, Mlle Cotonnier, répondit Claude. Dès cet instant, vous êtes prisonnière ici, et, inutile de vous le dire, vous ne pourrez pas approcher de Mme de L’Aigle ; pas même du personnel de L’Aire.

— Non, hein ? Eh ! bien, je ferai un autre usage du papier que je possède ; je ferai publier dans un journal de la Rivière-du-Loup un article vous concernant, cher M. de L’Aigle. Je connais un jeune homme, un nouvelliste, qui ne demandera pas mieux que de faire connaître au public ce qu’est l’aristocratique M. de L’Aigle de L’Aire.

— Oh ! La vilaine ! s’écria Mme d’Artois. Heureusement, il n’y a pas un journal au monde qui ferait pareille chose !

— Nous verrons bien ! répondit Euphémie avec un rire méchant. Ambroise, le nouvelliste, vous savez, ferait tout au monde pour moi.

Mme d’Artois, Eusèbe, dit Claude, vous allez conduire Mlle Cotonnier dans sa chambre à coucher et l’y enfermer à clef. Mme d’Artois, continua-t-il vous ferez une perquisition sur la personne de Mlle Cotonnier, et, pendant ce temps, Eusèbe, tu feras des recherches dans la chambre de cette demoiselle. Il me faut cette lettre ! Mlle Cotonnier sera retenue prisonnière jusqu’à… jusqu’à nouvel ordre. Allez !

— Je proteste ! s’écria Euphémie. Vous n’avez pas le droit de…

— Protestez, tant qu’il vous plaira, Mlle Cotonnier, répondit Claude. Vous serez prisonnière, tant que vous ne m’aurez pas remis la lettre que vous avez volée et que vous n’aurez pas juré, sur la Bible, de garder pour vous seule ce que votre indélicatesse et votre indiscrétion vous ont fait découvrir.

— Cela, je ne le jurerai jamais ! cria Euphémie, pâle de colère.

Malgré ses protestations réitérées, elle fut conduite à sa chambre, où elle serait, ainsi que l’avait dit le maître de la maison, prisonnière, sous la garde d’Eusèbe, jusqu’à ce qu’elle eut changé de dispositions et d’idées.

IX

LA POURSUITE

Une tranquillité parfaite régnait à L’Aire. Il était onze heures du soir. Magdalena, un peu fatiguée de son excursion à la Rivière-du-Loup, dormait paisiblement dans sa chambre, sans se douter certes des nuages qui s’accumulaient sur sa tête et qui pouvaient, à chaque instant, obscurcir l’horizon de sa vie, ou de l’orage qui grondait et qui, assurément allait éclater et la foudroyer à moins que ses amis ne parvinssent à la dérober au danger qui la menaçait.

Claude, installé dans la bibliothèque, essayait à lire ou à écrire ; mais en vain. Trop de pensées se pressaient dans son cerveau pour qu’il put lire même un paragraphe, écrire même une ligne. Ces pensées… Elles étaient les mêmes que celles de Mme d’Artois, en ce moment. Celle-ci enfermée dans sa chambre, se torturait l’esprit et essayait en vain de retenir ses larmes.

— Quel enfantillage de la part de M. de L’Aigle, se disait-elle, que d’enfermer Euphémie Cotonnier dans sa chambre et de l’y retenir prisonnière ! À quoi cela servira-t-il, je me le demande ? Aussitôt qu’on lui donnera sa liberté, elle parlera, quand ça ne serait que pour se venger. Cette fille ne pourra pas être gardée à vue indéfiniment ; il faudra bien qu’on finisse par la laisser partir… Alors, elle ébruitera partout ce qu’elle sait : elle essayera même à communiquer avec Magdalena, soit personnellement, soit par lettre, et à supposer qu’elle n’y parviendrait pas, elle s’arrangera pour que le secret de M. de L’Aigle devienne propriété publique, et cela avant longtemps… Ah ! La situation est vraiment désespérée, selon moi ! Inutile de faire appel aux bons sentiments de Mlle Cotonnier ; elle en est totalement dépourvue ; d’ailleurs, une jeune fille qui est dure pour sa propre mère, ne saurait avoir de cœur pour personne d’autre… Pauvre Magdalena !… Je viens de la voir ; elle dort paisiblement… Comme elle est loin de se douter des angoisses par lesquelles nous passons, en ce moment, M. de L’Aigle, Eusèbe et moi ; angoisses causées par la plus horrible des inquiétudes à son sujet… Ô ciel ! Qu’allons nous devenir tous ; qu’allons-nous devenir ?

Et pendant ce temps, que devenait Euphémie Cotonnier ?

Aussitôt que Mme d’Artois et Eusèbe eurent quitté sa chambre, cette bonne Euphémie tomba assise sur le bord de son lit et partit d’un rire prolongé, mais silencieux. La lettre était restée introuvable, malgré toutes les recherches qui avaient été faites sur sa personne et dans sa chambre. C’était assez comique, se disait-elle, car, cette malencontreuse lettre, elle pouvait mettre la main dessus quand il lui plairait. Dieu sait qu’elle n’avait pas eu grand’confiance en la cachette qu’elle avait découverte ; cependant, elle en valait bien une autre, n’est-ce pas, puisque, malgré tout le zèle qu’on avait déployé, elle était restée introuvable.

S’approchant, à pas de loup, de la porte de sa chambre, Euphémie regarda par le trou de la serrure : Eusèbe montait la garde, quoique la porte fut fermée à clef ; il considérait qu’il y avait des précautions à prendre, évidemment.

Poussant le verrou, à l’intérieur, afin de s’assurer de n’être dérangée par qui que ce fut, la secrétaire se dirigea vers la porte-fenêtre ouvrant sur le balcon. Accrochée au garde-corps en fer forgé était une sacoche grise ; Euphémie, s’en emparant, l’ouvrit et s’assura que le contenu y était encore ; un papier long, étroit et très mince, sur lequel trois ou quatre lignes seulement étaient écrites. Retirant la lettre de son réceptacle, la jeune fille la déplia et y jeta les yeux, tandis qu’un rire méchant s’échappait de ses lèvres.

— Ah ! M. de L’Aigle, je vous tiens ; vous ne pouvez pas m’échapper ! murmura-t-elle, entre ses dents. Vous avez fait fi de votre secrétaire, hein ; vous l’avez mise au rang de vos domestiques ; aujourd’hui, elle se venge… et elle se venge, en même temps de la… poupée que vous avez épousée… Car, aussi vrai que j’existe, demain matin, cette lettre, à laquelle vous attachez une si grande importance (non