Page:Bourgeois - Le mystérieux Monsieur de l'Aigle, 1928.djvu/118

Cette page a été validée par deux contributeurs.
116
le mystérieux monsieur de l’aigle

Je… Je ne comprends pas, Claude… et je… je… n’aime pas cela… J’ai… j’ai… peur… et je ne sais de quoi, ajouta-t-elle éclatant en sanglots.

N’était-ce pas très étrange ce qui arrivait ? Magdalena eut une impression passagère d’inquiétude et un souvenir lui revint, rapide, si rapide que ce ne fut que comme un éclair… et puis… qui donc avait dit devant elle déjà, en parlant de Claude : « le mystérieux Monsieur de L’Aigle » ? Mystérieux ? Certes ! Et à moins qu’il ne parvint à expliquer…

— Magdalena ! Pourquoi ces pleurs ? demanda-t-il d’un ton quelque peu sévère. Quel enfantillage de ta part !

— Explique-moi alors…

— Allons, mon aimée, je vais tout t’expliquer, bien sûr ! D’abord, que je te dise que je n’ai jamais pu dormir dans un lit auquel je ne suis pas habitué. Donc, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit et me sentant pris d’un violent mal de tête, ce matin, j’ai résolu d’aller faire une petite promenade dehors, sachant bien que le grand air me ferait du bien…

— Et tu te sens mieux, mon Claude ? demanda Magdalena, d’une voix inquiète et encore toute remplie de larmes.

— Oui, je me sens mieux ; je suis même tout à fait guéri.

— Tant mieux, mon aimé… Mais, tout de même, je ne comprends pas encore, Claude… Pourquoi cette casquette… et ce foulard… qui te donnent un air si… si… je ne sais comment m’exprimer vraiment… Je veux dire que ce foulard et cette casquette te déguisent complètement… Oui, on dirait… on dirait un déguisement, Claude ! De fait, je ne t’ai, pas reconnu tout à l’heure.

— Je puis facilement t’expliquer et le foulard et la casquette, ma Magda, répondit-il en souriant, quoique son visage fut très pâle ; il fait froid, vois-tu, et le foulard n’était pas de trop. Quant à la casquette… eh ! bien, je ne pouvais pas me promener, à cinq heures du matin, dans les rues de la ville, coiffé d’un chapeau haut-de-forme, n’est-ce pas, sans risquer d’être arrêté par la police et me faire enfermer dans quelque maison de santé, car on m’eut pris certainement pour un insensé, ajouta-t-il en riant d’un rire « jaune » comme ça se dit parfois.

— Mais, le… le revolver, Claude ! s’exclama la jeune femme d’un ton fort effrayé.

Claude de L’Aigle n’aurait pas pu devenir plus pâle qu’il l’était. Une expression de grand malaise parut sur son visage.

— Le… revolver, dis-tu, Magdalena ? Je… Je ne sais pas ce que tu veux dire… Tu as rêvé, pauvre enfant.

— Non ! Non ! Je ne l’ai pas rêvé, je l’affirme. Tu tenais un revolver dans tes mains ! Je ne pouvais le distinguer parfaitement, il est vrai ; mais j’ai aperçu quelque chose de brillant et…

— Ah ! Je comprends ! répondit Claude, riant, encore cette fois, d’un rire forcé, qui trompa sa femme, tout de même. Cette chose brillante que tu as vue, ce n’était que mon étui à cigarettes ; tiens, regarde !

Ce disant, il retira de la poche de son pantalon un étui a cigarette en argent et le montra à sa femme.

— J’ai bien cru que c’était un revolver pourtant… balbutia-t-elle. Je suis bien, bien contente de m’être trompée, ajouta-t-elle.

On le sait, Claude venait de conter un mensonge, car nous l’avons vu déposer un revolver sur la table, dans sa chambre, avant d’aller rejoindre sa femme. À cet homme si correct d’habitude, il devait répugner de mentir ; mais, sans doute, il se disait que nécessité fait loi souvent.

Quant aux explications qu’il venait de donner à Magdalena, à des oreilles plus expérimentées, à une personne moins naïve, plus soupçonneuse, elles eussent paru peu… franches ; de plus, elles auraient donné l’impression d’un… discours appris et récité par cœur ensuite ; Mme d’Artois par exemple, ne s’y fut pas laissée prendre. Mais Magdalena avait, on l’a constaté plus d’une fois déjà, une confiance illimitée en son mari. Son Claude ne pouvait mentir, encore moins la tromper !

— Mon aimé, dit-elle soudain, si nous pouvions donc retourner à Saint-André aujourd’hui ! Malheureusement, c’est impossible, car on doit me livrer les marchandises que j’ai achetées hier, dans le courant de l’avant-midi. Demain matin, par exemple, nous partirons.

— Mais si tu préfères que nous prolongions notre séjour à Montréal, Magdalena, ne te gêne aucunement ; ne change aucun de tes projets pour moi.

— Puisque tu souffres d’insomnie, mon Claude, je…

— Chère enfant, une nuit ou deux sans sommeil, ça n’a jamais fait mourir qui que ce soit encore, protesta-t-il en riant ; conséquemment…

— Nous partirons demain, c’est décidé !

Claude de L’Aigle eut un soupir de soulagement ; il n’y avait pas à en douter, il avait hâte de partir de Montréal, de retourner chez lui.

De retour dans sa chambre, il enleva prestement son revolver de sur la table et le glissa entre le matelas et le bois de son lit, puis il se coucha et bientôt, il s’endormit.

Lorsqu’il s’éveilla, il constata qu’il était grand jour. Magdalena s’était levée, car il ne la vit pas dans sa chambre ; elle devait être dans leur salon ou bien dans celle de Mme d’Artois. S’emparant de son revolver il l’ouvrit et se mit à en extraire les balles ; mais bientôt, il changea d’idée ; remettant les balles en place, il referma le revolver en murmurant :

— Ce serait folie vraiment… On ne sait pas… Et tant que je ne serai pas en… sûreté, il vaut mieux être prudent.

Il remit le revolver dans la poche de son pantalon, puis s’étant habillé, il alla rejoindre sa femme dans leur salon, où le déjeuner venait d’être servi.

Durant l’avant-midi, les marchandises que Magdalena avait achetées la veille arrivèrent à l’hôtel et Claude dut admirer les achats de sa femme, la félicitant de son bon goût, etc., etc.

— Sais-tu, Claude, je crois que je vais re-