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RÉPONSE À DES OBJECTIONS.

on s’accorde à reconnaître que la compilation des éditeurs de 1623 a été faite d’après les copies que possédait la troupe, car les rédactions qu’ils publient sont souvent « moins bonnes que celles des petites éditions isolées publiées antérieurement d’après des manuscrits plus anciens ». C’est-à-dire que ce que les éditeurs de 1623 prenaient ou affectaient de prendre pour des autographes de Shakespeare n’étaient que des copies de théâtre. Jonson a participé à l’édition in-folio. Il paraît donc à peu près certain que, lorsqu’il parlait vers la fin de sa vie des manuscrits de Shakespeare, c’était à ces mêmes copies de théâtre qu’il songeait. Et cette confusion ne fait pas grand honneur à son sens critique. Il est plus que douteux que Jonson ait été réellement lié avec Shakespeare. Mais il faudrait reprendre de près l’histoire de leurs rapports.

J’arrive aux poèmes. Mme de Chambrun trouve que les deux dédicaces de Vénus et Adonis (1593) et de Lucrèce (1594) marquent une extrême modestie. — En effet, mais une certaine familiarité aussi. Qu’on veuille bien les comparer à d’autres dédicaces adressées par des gens de lettres de cette époque à de grands seigneurs — à celle de l’édition in-folio de 1623 par exemple — et l’on se demandera par quel miracle un auteur encore peu connu, et pis : un simple acteur, aurait pu écrire publiquement au comte de Southampton sur un ton à ce point dénué d’humilité. Ce serait vraiment une grande erreur que de s’imaginer qu’au temps d’Élisabeth les histrions jouissaient dans le monde de la considération qu’ils y ont aujourd’hui.