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LA SPÉCIALISATION DES CASTES ET LA GHILDE

ratif n’a jamais eu en Grèce, ni même à Rome, la même ampleur qu’en Inde. Si la ghilde n’est pas, comme le veut M. Doren[1], un phénomène purement germanique, on peut dire qu’elle est essentiellement un phénomène « indo-germanique[2] ». Les corporations hindoues répondent aux mêmes besoins que les corporations allemandes, et prennent plus d’empire encore sur la société. Ce sont elles qui imposent sa forme propre à l’organisation sociale de l’Inde ; c’est sous la pression de l’industrie que s’y sont multipliés les cloisonnements : la caste n’est que la ghilde pétrifiée[3].

La hiérarchie même des castes apporte d’ailleurs une éclatante confirmation à la thèse, en prouvant que tout le régime a reçu de l’industrie son orientation spéciale. Que l’on classe en effet, avec M. Nesfield[4], les différentes castes par ordre de dignité, et l’on constatera qu’elles s’élèvent plus ou moins haut dans l’échelle sociale suivant qu’elles se sont élevées plus ou moins haut dans l’échelle industrielle. Les plus basses sont celles qui conservent les modes d’activité seuls connus aux phases primitives de l’histoire humaine : les castes de pêcheurs et de chasseurs[5]. Les castes d’agriculteurs sont déjà plus nobles, et plus nobles encore les castes d’artisans. Celles qui pratiquent les métiers plus simples, connus avant l’âge de la métallurgie, comme les castes de vanniers, de potiers, de fabricants d’huile, occupent les rangs inférieurs ; celles qui usent des métaux travaillés ont plus de prestige[6], Il semble ainsi que la dignité d’une caste se mesure tant à l’utilité qu’à la difficulté du métier qu’elle exerce.

  1. Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden des Mittelalters, p. 5.
  2. Dahlmann, p. 113-116.
  3. Ibid., p. 24.
  4. Brief view of the Caste System of the N. W. Provinces and Oudh, p. 182.
  5. Op. cit., p. 8-9.
  6. Ibid., p. 14, 19, 20, 27.