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Robert Lozé

que Kreigoff, peintre sans étude, a néanmoins, le premier, su fixer. Adèle suspendait de temps à autre le cours de ses charités, pour errer dans les villages et satisfaire sa manie de collectionneur. Avec quelques amis, et Robert était souvent du nombre, elle s’aventurait ainsi assez loin. C’est pendant une de ces promenades qu’il survint un incident qui contribua à hâter la transformation lente qui se faisait dans l’âme et les idées du jeune avocat, comme le rayon de soleil fait tout d’un coup éclore le bourgeon. Le sublime d’une existence qui tend vers l’idéal devait briller aux yeux de celui qui n’avait cru qu’aux petitesses de la vie. Sans doute il est un juste milieu où l’idéal et la pratique se confondent pour former presque la perfection. Mais avant d’être témoin de cette quasi perfection, le jeune homme devait voir les deux extrêmes.

Ils se trouvaient dans un village, où, à quelque distance d’une église gothique très grande en apparence pour un aussi modeste hameau, s’élevait une chapelle neuve en pierre de taille. À l’intérieur, qui était inachevé, on remarquait dans un coin un monceau de béquilles ; au dehors, quelques planches abritaient ce qui semblait être une grande statue en bois. Cherchant des yeux quelqu’un qui pourrait leur expliquer la raison d’être de ce second temple, ils avisèrent un vieillard à longue barbe blanche, vêtu d’une blouse bleue tachée de peinture. Il se tenait à la porte d’une maison petite, basse et blanche, entourée d’un jardinet.

— Un peintre ! s’écria Adèle, surprise.

Le vieillard s’avança en souriant.

— Entrez, mesdames, entrez, monsieur, dit-il.

C’était en effet le peintre P., copiste de maîtres et qui en ce genre fut peut être l’égal de Falardeau, mais avec une moindre renommée. Il les reçut avec une bienveillance paternelle, paraissant se réjouir de trouver à parler à des gens un peu plus connaissants que les villageois. Voyant