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Robert Lozé

On le conçoit, les femmes du monde fréquentaient peu ce salon excentrique, pas plus méchant, peut-être, à tout prendre, que les autres, mais où l’on rencontrait plus d’une excommuniée sociale. Les hommes y venaient en grand nombre, et l’on était à peu près sûr d’y trouver des personnages dignes de remarque. Même pour les femmes, du reste, la règle d’exclusion n’était pas absolue. Madame de R., par exemple, se regardant par sa naissance, son âge et sa fortune au-dessus des conventions, négligeait d’autant moins sa cousine madame de Tilly qu’elle ne s’ennuyait jamais chez elle. Elle y amenait ses amies, mademoiselle de P, et madame de L., et s’y montrait toujours fort aimable, à la condition d’y dominer absolument et de ne pas toujours reconnaître hors de là les gens qu’elle y rencontrait.

Lozé n’était pas encore en état de comprendre tout à fait madame de Tilly, ses goûts et son entourage, surtout ces dames dont nous parlons. Mais il observait la prudence du voyageur en pays inconnu. Il était du reste pénétré d’admiration pour cette amie nouvellement acquise. Et l’admiration qu’on éprouve pour une femme élégante et cultivée étant un noble sentiment, il ne fut pas vulgaire, seulement un peu étrange, ce qui ne déplut pas. Il fut donc accepté dans ce cercle dont madame de Tilly était le centre, et à tous les points de vue cela lui profita.

C’était un singulier caprice du hasard qui mettait ce petit campagnard en présence des dernières épaves d’un passé aristocratique dont il ne restera bientôt plus de trace dans notre pays. Comme le paysan du Danube en face des Romains décadents, il voyait en elles des êtres qu’il comprenait fort peu, qui lui paraissaient composés d’erreurs et de préjugés, et qui pourtant le forçaient au respect.

Ces écrivains, qui ont voulu mettre en scène l’ancienne noblesse canadienne, semblent avoir manqué de modèles.