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Page:Boileau - Satires et oeuvres diverses, Schelte, 1749.djvu/47

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Même pour te loüer déguiſer ma penſée :
Et quelque grand que ſoit ton pouvoir ſouverain,
Si mon cœur en ces vers ne parloit par ma main,
Il n’eſt eſpoir de biens, ni raiſon, ni maxime,
Qui put en ta faveur m’arracher une rime.
Mais lorſque je te vois, d’une fi noble ardeur,
T’apliquer ſans relâche aux ſoins de ta grandeur,
Faire honte à ces Rois que le travail étonne,
Et qui ſont accablez du faix de leur couronne.
Quand je vois ta ſageſſe, en ſes juſtes projets,
D’une heureuſe abondance enrichir tes ſujets ;
Fouler aux pieds l’orguëil & du Tage & du Tibre,
Nous faire de la mer une campagne libre ;
Et tes braves Guerriers ſecondans ton grand cœur,
Rendre à l’Aigle éperdu ſa premiére vigueur :
La France ſous tes loix maitriſer la Fortune ;
Et nos vaiſſeaux domptans l’un & l’autre Neptune,
Nous aller chercher l’or malgré l’onde & le vent
Aux lieux où le Soleil le forme en ſe levant :
Alors, ſans conſulter ſi Phébus l’en avouë,
Ma muſe toute en feu te prévient & te louë.
Mais bien-tôt la raiſon arrivant au ſecours,
Vient d’un ſi beau projet interrompre le cours,
Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m’emporte,
Que je n’ai ni le ton, ni la voix aſſez forte.
Auſſi tôt je m’effraye, & mon eſprit troublé,
Laiſſe-là le fardeau dont il eſt accablé :
Et ſans paſſer plus loin, finiſſant mon ouvrage,
Comme un Pilote en mer, qu’épouvente l’orage,
Dès que le bord paroît, ſans ſonger où je ſuis,
Je me ſauve à la nage & j’aborde où je puis.