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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/99

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jamais obligés de donner l’aumône de leur superflu ? Je vous en ferais un argument en forme, si Diana, qui estime tant Vasquez, qu’il l’appelle le Phénix des esprits, n’avait tiré la même conséquence du même principe. Car, après avoir rapporté cette maxime de Vasquez, il en conclut : Que dans la question, savoir si les riches sont obligés de donner l’aumône de leur superflu, quoique l’opinion qui les y oblige fût véritable, il n’arriverait jamais, ou presque jamais, qu’elle obligeât dans la pratique. Je n’ai fait que suivre mot à mot tout ce discours. Que veut donc dire ceci, mes Pères ? Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de Vasquez, quand il les trouve probables, et très commodes pour les riches, comme il le dit au même lieu, il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose : au lieu que, quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire et un corrupteur de ses maximes. Certainement, mes Pères, vous avez sujet de craindre que la différence de vos traitements envers ceux qui ne diffèrent pas dans le rapport, mais seulement dans l’estime qu’ils font de votre doctrine, ne découvre le fond de votre cœur, et ne fasse juger que vous avez pour principal objet de maintenir le crédit et la gloire de votre Compagnie ; puisque, tandis que votre théologie accommodante passe pour une sage condescendance, vous ne désavouez point ceux qui la publient, et au contraire vous les louez comme contribuant à votre dessein. Mais quand on la fait passer pour un relâchement pernicieux, alors le même intérêt de votre Société vous engage à désavouer des maximes qui vous font tort dans le monde : et ainsi vous les reconnaissez ou les renoncez, non pas selon la vérité qui ne change jamais, mais selon les divers changements des temps, suivant cette parole d’un ancien : Omnia pro tempore, nihil pro veritate. Prenez-y garde, mes Pères ; et afin que vous ne puissiez plus m’accuser d’avoir tiré du principe de Vasquez une conséquence qu’il eût désavouée, sachez qu’il l’a tirée lui-même, c. I, n. 27 : A peine est-on obligé de donner l’aumône, quand on n’est obligé de la donner que de son superflu, selon l’opinion de Cajetan ET SELON LA MIENNE, et secundum nostram. Confessez donc, mes Pères, par le propre témoignage de Vasquez, que j’ai suivi exactement sa pensée ; et considérez avec quelle conscience vous avez osé dire, que si l’on allait à la source, on verrait avec étonnement qu’il y enseigne tout le contraire.

Enfin, vous faites valoir, par-dessus tout, ce que vous dites que, si Vasquez n’oblige pas les riches de donner l’aumône de leur superflu, il les oblige en récompense de la donner de leur nécessaire. Mais vous avez oublié de marquer l’assemblage des conditions qu’il déclare être nécessaires pour former cette obligation, lesquelles j’ai rapportées, et qui la restreignent si fort, qu’elles l’anéantissent presque entièrement : et au lieu d’expliquer ainsi sincèrement sa doctrine, vous dites généralement, qu’il oblige les riches à donner même ce qui est nécessaire à leur condition. C’est en dire trop, mes Pères : la règle de l’Evangile ne va pas si avant ; ce serait une autre erreur, dont Vasquez est bien éloigné. Pour couvrir son relâchement, vous lui attribuez un excès de sévérité qui le rendrait répréhensible, et par là vous vous ôtez la créance de l’avoir rapporté fidèlement. Mais il n’est pas digne de ce reproche, après avoir établi, comme je l’ai fait voir, que les riches ne sont point obligés, ni par justice, ni par charité, de donner de leur superflu, et encore moins du nécessaire dans tous les besoins ordinaires des pauvres, et qu’ils ne sont obligés de donner du nécessaire qu’en des rencontres si rares, qu’elles n’arrivent presque jamais.

Vous ne m’objectez rien davantage ; de sorte qu’il ne me reste qu’à faire voir combien est faux ce que vous prétendez, que Vasquez est plus sévère que Cajetan ; et cela sera bien facile, puisque ce cardinal enseigne qu’on est obligé par justice de donner l’aumône de son superflu, même dans les communes nécessités des pauvres : parce que, selon les saints Pères, les riches sont seulement dispensateurs de leur superflu, pour le don-