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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/96

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C’est une chose étrange, mes Pères, qu’on ait néanmoins de quoi vous en convaincre ; que, votre haine contre vos adversaires ayant été jusqu’à souhaiter leur perte éternelle, votre aveuglement ait été jusqu’à découvrir un souhait si abominable ; que, bien loin de former en secret des désirs de leur salut, vous ayez fait en public des vœux pour leur damnation ; et qu’après avoir produit ce malheureux souhait dans la ville de Caen avec le scandale de toute l’Église, vous ayez osé depuis soutenir encore à Paris, dans vos livres imprimés, une action si diabolique. Il ne se peut rien ajouter à ces excès contre la piété : railler et parler indignement des choses les plus sacrées ; calomnier les vierges et les prêtres faussement et scandaleusement ; et enfin former des désirs et des vœux pour leur damnation. Je ne sais, mes Pères, si vous n’êtes point confus, et comment vous avez pu avoir la pensée de m’accuser d’avoir manqué de charité, moi qui n’ai parlé qu’avec tant de vérité et de retenue, sans faire de réflexion sur les horribles violements de la charité, que vous faites vous-mêmes par de si déplorables emportements.

Enfin, mes Pères, pour conclure, par un autre reproche que vous me faites, de ce qu’entre un si grand nombre de vos maximes que je rapporte, il y en a quelques-unes qu’on vous avait déjà objectées, sur quoi vous vous plaignez de ce que je redis contre vous ce qui avait été dit, je réponds que c’est au contraire parce que vous n’avez pas profité de ce qu’on vous l’a déjà dit, que je vous le redis encore : car quel fruit a-t-il paru de ce que de savants docteurs et l’Université entière vous en ont repris par tant de livres ? Qu’ont fait vos Pères Annat, Caussin, Pinthereau et Le Moyne, dans les réponses qu’ils y ont faites, sinon de couvrir d’injures ceux qui leur avaient donné ces avis si salutaires ? Avez-vous supprimé les livres où ces méchantes maximes sont enseignées ? En avez-vous réprimé les auteurs ? En êtes-vous devenus plus circonspects ? Et n’est-ce pas depuis ce temps-là qu’Escobar a tant été imprimé de fois en France et aux Pays-Bas ; et que vos Pères Cellot, Bagot Bauny, Lamy, Le Moyne et les autres, ne cessent de publier tous les jours les mêmes choses, et de nouvelles encore aussi licencieuses que jamais ? Ne vous plaignez donc plus, mes Pères, ni de ce que je vous ai reproché des maximes que vous n’avez point quittées, ni de ce que je vous en ai objecté de nouvelles, ni de ce que j’ai ri de toutes. Vous n’avez qu’à les considérer pour y trouver votre confusion et ma défense. Qui pourra voir, sans en rire, la décision du Père Bauny pour celui qui fait brûler une grange : celle du P. Cellot, pour la restitution : le règlement de Sanchez en faveur des sorciers : la manière dont Hurtado fait éviter le péché du duel en se promenant dans un champ, et y attendant un homme : les compliments du P. Bauny pour éviter l’usure : la manière d’éviter la simonie par un détour d’intention, et celle d’éviter le mensonge, en parlant tantôt haut, tantôt bas, et le reste des opinions de vos docteurs les plus graves ? En faut-il davantage, mes Pères, pour me justifier ? Et y a-t-il rien de mieux dû à la vanité et à la faiblesse de ces opinions que la risée, selon Tertullien ? Mais, mes Pères, la corruption des mœurs que vos maximes apportent est digne d’une autre considération, et nous pouvons bien faire cette demande avec le même Tertullien : Faut-il rire de leur folie, ou déplorer leur aveuglement ? Rideam vanitatem, an exprobrem, coecitatem ? Je crois, mes Pères, qu’on peut en rire et en pleurer à son choix : Hoec tolerabilius vel ridentur, vel flentur, dit saint Augustin. Reconnaissez donc qu’il-y a un temps de rire et un temps de pleurer, selon l’Ecriture. Et je souhaite, mes Pères, que je n’éprouve pas en vous la vérité de ces paroles des Proverbes : Qu’il y a des personnes si peu raisonnables, qu’on n’en peut avoir de satisfaction, de quelque manière qu’on agisse avec eux, soit qu’on rie, soit qu’on se mette en colère.