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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/91

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Je m’assure, mes Pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n’est pas une conduite contraire à celle des Saints de rire des erreurs et des égarements des hommes : autrement il faudrait blâmer celle des plus grands docteurs de l’Église qui l’ont pratiquée, comme saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance, et les Pélagiens ; Tertullien, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres ; saint Augustin contre les religieux d’Afrique, qu’il appelle les Chevelus ; saint Irénée contre les Gnostiques ; saint Bernard et les autres Pères de l’Église, qui, ayant été les imitateurs des Apôtres, doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu’ils sont proposés, quoi qu’on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens mêmes d’aujourd’hui.

Je n’ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l’avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé. Ce que j’ai fait n’est qu’un jeu avant un véritable combat. J’ai plutôt montré les blessures qu’on vous peut faire que je ne vous en ai fait. Que s’il se trouve des endroits où l’on soit excité à rire, c’est parce que les sujets mêmes y portaient. Il y a beaucoup de choses qui méritent d’être moquées et jouées de la sorte, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Rien n’est plus dû à la vanité que la risée ; et c’est proprement à la vérité à qui il appartient de rire, parce qu’elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce qu’elle est assurée de la victoire. Il est vrai qu’il faut prendre garde que les railleries ne soient pas basses et indignes de la vérité. Mais, à cela près, quand on pourra s’en servir avec adresse, c’est un devoir que d’en user. Ne trouvez-vous pas, mes Pères, que ce passage est bien juste à notre sujet ? Les lettres que j’ai faites jusqu’ici ne sont qu’un jeu avant un véritable combat. Je n’ai fait encore que me jouer, et vous montrer plutôt les blessures qu’on vous peut faire que je ne vous en ai fait. J’ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. Que si on y a été excité à rire, c’est parce que les sujets y portaient d’eux-mêmes. Car, qu’y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu’on dit que Jésus-Christ a lui-même révélées à des Pères de la Société, que quand on y trouve qu’un prêtre qui a reçu de l’argent pour dire une Messe peut, outre cela, en prendre d’autres personnes, en leur cédant toute la part qu’il a au sacrifice ; qu’un religieux n’est pas excommunié pour quitter son habit lorsque c’est pour danser, pour filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débauche ; et qu’on satisfait au précepte d’unir la messe en entendant quatre quarts de messe à la fois de différents prêtres, lors, dis-je, qu’on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce serait les autoriser que de les traiter sérieusement, selon Tertullien ?

Quoi ! faut-il employer la force de l’Ecriture et de la tradition pour montrer que c’est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d’épée par derrière, et dans une embûche ; et que c’est acheter un bénéfice que de donner de l’argent comme un motif pour se le faire résigner ? Il y a donc [des] matières qu’il faut mépriser, et qui méritent d’être jouées et moquées. Enfin ce que dit cet ancien auteur, que rien n’est plus dû à la vanité que la risée, et le reste de ces paroles s’applique ici avec tant de justesse, et avec une force si convaincante, qu’on ne saurait plus douter qu’on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi, mes Pères, qu’on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits. Car la charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hommes, pour les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, selon cette parole de saint Augustin : Hoec tu misericorditer irride, ut eis ri-