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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/90

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reur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s’emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie.

Ne prétendez donc pas, mes Pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d’un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu’il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu’elle est commune aux Pères de l’Église, et qu’elle est autorisée par l’Ecriture, par l’exemple des plus grands saints, et par celui de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu’à l’heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels : In interitu vestro ridebo et subsannabo ? Et les saints, agissant par le même esprit, en useront de même, puisque, selon David, quand ils verront la punition des méchants, ils en trembleront et en riront en même temps : Videbunt justi et timebunt : et super eum ridebunt. Et Job en parle de même : Innocens subsannabit eos.

Mais c’est une chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites à l’homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante, selon les Pères. Car, après qu’Adam eut désobéi, dans l’espérance que le démon lui avait donnée d’être fait semblable à Dieu, il paraît par l’Ecriture que Dieu, en punition, le rendit sujet à la mort, et qu’après l’avoir réduit à cette misérable condition qui était due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée : Voilà l’homme qui est devenu comme l’un de nous : Ecce Adam quasi unus ex nobis : Ce qui est une ironie sanglante et sensible dont Dieu le piquait vivement, selon saint Chrysostome et les interprètes. Adam, dit Rupert, méritait d’être raillé par cette ironie, et on lui faisait sentir sa folie bien plus vivement par cette expression ironique que par une expression sérieuse. Et Hugues de Saint-Victor, ayant dit la même chose, ajoute que cette ironie était due à sa sotte crédulité ; et que cette espèce de raillerie est une action de justice, lorsque celui envers qui on en use l’a méritée.

Vous voyez donc, mes Pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu’elle est alors une action de justice ; parce que, comme dit Jérémie, les actions de ceux qui errent sont dignes de risée, à cause de leur vanité : vana sunt et risu digna. Et c’est si peu une impiété de s’en rire, que c’est l’effet d’une sagesse divine, selon cette parole de saint Augustin : Les sages rient des insensés, parce qu’ils sont sages, non pas de leur propre sagesse, mais de cette sagesse divine qui rira de la mort des méchants.

Aussi les Prophètes remplis de l’esprit de Dieu ont usé de ces moqueries, comme nous voyons par les exemples de Daniel et d’Elie. Enfin il s’en trouve des exemples dans les discours de Jésus-Christ même ; et saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui se croyait habile dans l’intelligence de la loi : Comme il le voyait enflé d’orgueil par sa qualité de Docteur des Juifs, il exerce et étonne sa présomption par la hauteur de ses demandes, et l’ayant réduit à l’impuissance de répondre : Quoi ! lui dit-il, vous êtes maîtres en Israël, et vous ignorez ces choses ? Ce qui est le même que s’il eût dit : Prince superbe, reconnaissez que vous ne savez rien Et saint Chrysostome et saint Cyrille disent sur cela qu’il méritait d’être joué de cette sorte.

Vous voyez, donc, mes Pères, que, s’il arrivait aujourd’hui que des personnes qui feraient les maîtres envers les Chrétiens, comme Nicodème et les Pharisiens envers les juifs, ignoraient les principes de la religion, et, soutenaient, par exemple, qu’on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute sa vie on suivrait en cela l’exemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.