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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/4

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les gens du monde dans l’eſtat deſquels il ſe met, & ſe fait éclaircir ces queſtions inſenſiblement par ces Docteurs qu’il conſulte, en leur propoſant ſes doutes & recevant leurs réponſes, avec tant de clarté & de naiveté, que les moins intelligens entendirent ce qui ſembloit n’eſtre reſervé qu’aux plus habiles.

Dans les ſix Lettres ſuivantes, qui ſont les 5. 6. 7. 8. 9. 10. il explique toute la morale des Ieſuites par le recit de quelques entretiens entre luy & l’un de leurs Caſuistes, où il repreſente encore une perſonne du monde qui ſe fait instruire & qui apprenant des maximes tout-à-fait étranges, s’en étonne, & n’oſant pas toutefois faire paroître l’horreur qu’il en conçoit, les écoute avec toute la modération qu’on peut garder. Ce n’eſt pas qu’il ne le voye ſouvent ſurpris ; mais comme il croit que cet étonnement ne vient que de ce que ces maximes luy ſont nouvelles, il ne laiſſe pas de continuer & ne ſe met en peine que de le raſſurer par les meilleures raiſons ont leurs plus grands Auteurs les ont appuyées.

Par ce moyen, la vrayſemblance qu’il eſt neceſſaire de garder dans les dialogues, eſt icy toujours obſervée. Car ce Pere eſt un bon homme, comme ils en ont pluſieurs parmy eux, qui baïroit la malice de ſa Compagnie, s’il en avoit connaiſſance, mais qui ne penſe pas ſeulement à s’ne défier, tant il eſt remply de reſpect pour ſes Auteurs, dont il reçoit toutes les opinions comme ſaintes ; auſſi il s’attache exactement à ne rien dire qui ne ſoit pris de leurs ouvrages, dont il cite toujours les propres termes, pour confirmer tout ce qu’il avance ; mais ſe croyant aſſez fort quand il les a pour garantis, il ne craint point de publier ce qu’ils ont enseigné. Sur cette aſſurance il expoſe toute leur morale comme la meilleure choſe du monde & la plus facile pour ſauver un grand nombre d’âmes & prudente pour ſoutenir la faibleſſe des fidèles, n’eſt autre choſe qu’un relâchement politique & flatteur pour s’accommoder aux paſſions déréglés des hommes. Voila le caractere de ce Pere, & celuy qui l’écoute ne voulant pas le chocquer, ny conſentir à ſa doctrine, la reçoit avec une raillerie ambigüe, qui découvriroit aſſez ſon eſprit à cette perſonne moins prevenüe que ce Caſuiſte, qui eſtant plainement persuadé que cette morale eſt véritablement celle de l’Égliſe, parce que c’eſt celle de ſa Société, s’imagine aiſément qu’un autre le croit de meſme.

Ce ſtile eſt conſtitué de part & d’autre juſqu’à de certains points eſſentiels, où celuy qui les entend a peine à retenir l’indignation qu’excite une profanation ſi inſupportable qu’ils ont faite de la religion. Il ſe retient neanmoins pour apprendre tout : mais enfin le Pere venant à declarer leurs derniers excés, par leſquels ils ont retranché de la morale chreſtienne la neceſſité d’aimer Dieu, qui en eſt la fin, en établiſſant qu’il ſuffit qu’on ne le haiſſe pas. Il s’emporte là deſſus, & rompant avec ce Jéſuite, finit cette ſorte d’entretien avec la dixième Lettre.

On voit aſſez par là, combien il eſt avantageux que cette matiere ſoit traitée par dialogues ; puiſque cela a donné lieu à celuy qui a fait ces Lettres d’y découvrir non ſeulement les maximes des Ieſuites, mais encore la maniere fine & adroite dont ils l’inſinuent dans le monde, ce qui paroiſt par les palliations que ce Pere rapporte de leurs auteurs les plus celebres, au travers deſquelles on ne voit que trop clairement les deſſeins qu’ils ont eu dans l’établiſſement de leur morale.

On y connoiſt que l’objet principal des Ieſuites n’eſt pas proprement de corrompre les mœurs des chrétiens, ny auſſi de les réformer, mais de s’attirer tout le monde par une conduite accommodante. Qu’ainſo comme il y a des perſonnes de toutes ſortes d’humeurs, ils ont éſté obligez d’avoir des opinions contraires les unes des autres pour contenter tant d’humeurs contraires, il a fallu qu’ils ayent changé la veritable regle des mœurs, qui