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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/167

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Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.

C’est en vain, par exemple, que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape saint Léon IX un décret solennel, par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évêque de Paris, qu’on tient communément être l’Aréopagite, avoit été enlevé de France, et porté dans l’Église de leur monastère. Cela n’empêche pas que le corps de ce saint n’ait toujours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigne avoir examiné la chose « avec toute la diligence possible, diligentissime, et avec le conseil de plusieurs évêques et prélats, de sorte qu’il oblige étroitement tous les François, districte præcipientes, de reconnoître et de confesser qu’ils n’ont plus ces saintes reliques. » Et néanmoins les François, qui savoient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et qui, ayant ouvert la châsse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crurent alors, comme on l’a toujours cru depuis, le contraire de ce que ce saint pape leur avoit enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.

Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnoit son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu’elle demeure en repos ; et si l’on avoit des observations constantes qui prouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empêcheroient pas de tourner, et ne s’empêcheroient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour l’excommunication de saint Virgile, sur ce qu’il tenoit qu’il y avoit des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde ; et qu’encore qu’il eût déclaré que cette opinion étoit une erreur bien dangereuse, le roi d’Espagne ne se soit par bien trouvé d’en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venoit, que le jugement de ce pape qui n’y avoit pas été ; et que l’Église n’en ait pas reçu un grand avantage, puisque cela a procuré la connoissance de l’Évangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.

Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger ; d’où il est aisé de conclure, sur notre sujet, que, si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu’elles en aient été extraites, et que le seul moyen d’en bien juger et d’en persuader le monde, est d’examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si longtemps. Jusque-là vous n’avez aucun droit d’appeler vos adversaires opiniâtres ; car ils seront sans blâme sur ce point de fait comme ils sont sans erreurs sur les points de foi ; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocens en l’un et l’autre.

Qui ne s’étonnera donc, mon père, en voyant d’un côté une justification si pleine, de voir de l’autre des accusations si violentes ? Qui penseroit qu’il n’est question entre vous que d’un fait de nulle importance, qu’on veut faire croire sans le montrer ? Et qui oseroit s’imaginer qu’on fit par toute l’Église tant de bruit pour rien, pro nihilo, mon père, comme le dit saint Bernard ? Mais c’est cela même qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu’il y va de tout en une affaire qui n’est de rien ; et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu’il s’agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin, et des principes les plus importans de la foi ; afin que dans cette persuasion ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion catholique en dépendoit ;