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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/153

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de Papes et de Conciles, et par toute la tradition, que ce serait une impiété de la taxer d’hérésie. Or tous ceux que vous traitez d’hérétiques déclarent qu’ils ne trouvent autre chose dans Jansénius que cette doctrine de la grâce efficace ; et c’est la seule chose qu’ils ont soutenue dans Rome. Vous-mêmes l’avez reconnu, Cavill., p. 35, où vous avez déclaré qu’en parlant devant le Pape ils ne dirent aucun mot des propositions, ne verbum quidem, et qu’ils employèrent tout le temps à parler de la grâce efficace. Et ainsi, soit qu’ils se trompent ou non dans cette supposition, il est au moins sans doute que le sens qu’ils supposent n’est point hérétique, et que par conséquent ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansénius n’a enseigné que la grâce efficace, et en ce cas il n’a point d’erreurs ; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n’a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en effet autre chose que la grâce efficace ; et, si l’on trouve que oui, vous aurez la gloire de l’avoir mieux entendu : mais ils n’auront point le malheur d’avoir erré dans la foi.

Il faut donc louer Dieu, mon Père, de ce qu’il n’y a point en effet d’hérésie dans l’Église, puisqu’il ne s’agit en cela que d’un point de fait qui n’en peut former ; car l’Église décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n’en use pas de même pour les choses de fait ; et la raison en est que notre salut est attaché à la foi qui nous a été révélée, et qui se conserve dans l’Église par la tradition, mais qu’il ne dépend point des autres faits particuliers qui n’ont point été révélés de Dieu. Ainsi on est obligé de croire que les commandements de Dieu ne sont pas impossibles ; mais on n’est pas obligé de savoir ce que Jansénius a enseigné sur ce sujet. C’est pourquoi Dieu conduit l’Église, dans la détermination des points de la foi, par l’assistance de son esprit, qui ne peut errer ; au lieu que, dans les choses de fait, il la laisse agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges : car il n’y a que Dieu qui ait pu instruire l’Église de la foi. Mais il n’y a qu’à lire Jansénius pour savoir si des propositions sont dans son livre. Et de là vient que c’est une hérésie de résister aux décisions de foi, parce que c’est opposer son esprit propre à l’esprit de Dieu. Mais ce n’est pas une hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains faits particuliers, parce que ce n’est qu’opposer la raison, qui peut être claire, à une autorité qui est grande, mais qui en cela n’est pas infaillible.

C’est ce que tous les théologiens reconnaissent, comme il paraît par cette maxime du Cardinal Bellarmin, de votre Société : Les Conciles généraux et légitimes ne peuvent errer en définissant les dogmes de foi ; mais ils peuvent errer en des questions de fait, Et ailleurs : Le Pape, comme Pape, et même à la tête d’un Concile universel, peut errer dans les controverses particulières de fait, qui dépendent principalement de l’information et du témoignage des hommes. Et le Cardinal Baronius de même : Il faut se soumettre entièrement aux décisions des Conciles dans les points de foi ; mais, pour ce qui concerne les personnes et leurs écrits, les censures qui en ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées avec tant de rigueur, parce qu’il n’y a personne à qui il ne puisse arriver d’y être trompé. C’est aussi pour cette raison que M. l’Archevêque de Toulouse a tiré cette règle des lettres de deux grands Papes, saint Léon et Pélage II : Que le propre objet des Conciles est la foi, et tout ce qui s’y résout hors de la foi peut être revu et examiné de nouveau ; au lieu qu’on ne doit plus examiner ce qui a été décidé en matière de foi, parce que, comme dit Tertullien, la règle de la foi est seule immobile et irrétractable.

De là vient qu’au lieu qu’on n’a jamais vu les Conciles généraux et légitimes contraires les uns aux autres dans les points de foi, parce que, comme dit M. de Toulouse, il n’est pas seulement permis d’examiner de nouveau ce qui a été déjà décidé en matière de foi, on a vu quelquefois ces mêmes Conciles opposés sur des points de fait où il s’agissait de l’intelligence du sens d’un auteur, parce que, comme dit encore M. de Toulouse, après les Papes qu’il cite, tout ce qui se résout dans les Conciles hors la foi peut être revu et examiné de nouveau. C’est ainsi que le IV. et le V. Concile paraissent contraires l’un à l’autre, en l’interprétation des mêmes auteurs ; et la même chose arriva entre deux Papes, sur une proposition de certains moines de Scythie ; car, après que le Pape Hormisdas l’eut condamnée en l’entendant en un mauvais sens, le Pape Jean II, son successeur, l’examinant de nouveau, et l’entendant en un bon sens, l’approuva et la déclara catholique. Diriez-vous, pour cela, qu’un de ces Papes fut hérétique ? Et ne faut-il donc pas avouer que, pourvu que l’on condamne le sens hérétique qu’un Pape aurait supposé dans un écrit, on n’est pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit, en le prenant en un sens qu’il est certain que le Pape n’a pas condamné, puisque autrement l’un de ces deux Papes serait tombé dans l’erreur ?

J’ai voulu, mon Père, vous accoutumer à ces contrariétés qui arrivent entre les catholiques sur des questions de fait touchant l’intelligence du sens d’un auteur, en vous montrant sur cela un Père de l’Église contre un autre, un Pape contre un Pape, et un Con-