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Page:Blaise Pascal - Les Provinciales.djvu/131

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par la perte de leur salut ? Mais il faut dire au contraire : comment ces bons Pères voudraient-ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hasarder leur salut ? Qu’on ne s’étonne donc plus de voir les Jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher ; puisque, par le crédit qu’ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celui qu’ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.

Voilà, mes Pères, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre P. Brisacier, jusqu’à s’attirer la censure de feu M. l’Archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre P. d’Anjou à décrier en pleine chaire, dans l’église de Saint-Benoît, à Paris, le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevaient les aumônes peut les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuaient tant eux-mêmes ; et de dire, par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures : Qu’il savait de science certaine que ces personnes avaient détourné cet argent pour l’employer contre l’Église et contre I’État : ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C’est par ce même principe que votre P. Crasset a tant prêché d’impostures dans Orléans, qu’il a fallu que M. l’évêque d’Orléans l’ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du 9 septembre dernier, où il déclare qu’il défend à Frère Jean Crasset, prêtre de la Compagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse ; et à tout son peuple de l’ouïr, sous peine de se rendre coupable d’une désobéissance mortelle, sur ce qu’il a appris que ledit Crasset avait fait un discours en chaire rempli de faussetés et de calomnies contre les ecclésiastiques de cette ville, leur imposant faussement et malicieusement qu’ils soutenaient ces Propositions hérétiques et impies : Que les commandements de Dieu sont impossibles ; que jamais on ne résiste à la grâce intérieure ; et que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes, et autres semblables, condamnées par Innocent X. Car c’est là, mes Pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu’il vous est important de décrier. Et, quoiqu’il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu’à votre P. Crasset de ces ecclésiastiques d’Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos : parce que vous croyez que cette manière de calomnier ceux qui vous attaquent est si certainement permise, que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.

En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de S. Nisier, à Lyon ; et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j’en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes Pères, qu’en 1649, M. Puys traduisit en français un excellent livre d’un autre P. Capucin, touchant le devoir des Chrétiens à leur paroisse contre ceux qui les en détournent, sans user d’aucune invective, et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos Pères néanmoins prirent cela pour eux ; et, sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la Primatie de France, et honoré de toute la ville, votre P. Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église, le jour de l’Assomption ; où il l’accusait de plusieurs choses, et entre autres de s’être rendu scandaleux par ses galanteries, et d’être suspect d’impiété, d’être hérétique, excommunié, et enfin digne du feu. A cela M. Puys répondit et le P. Alby soutint, par un second livre, ses premières accusations. N’est-il donc pas vrai, mes Pères, ou que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre ; et qu’ainsi il fallait que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié ? Ecoutez donc ce qui se passa dans l’accommodement qui fut fait en présence d’un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont