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Page:Bjørnson - Chemin de fer et cimetière.djvu/6

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— Je ne sache pas que celui qui vient de parler n’ait pas bénéficié de la famille en question, que ce soit de la part du défunt ou de celle du vivant.

Ce premier coup avait trait au fait que le grand-père de Knud, très influent en son temps, avait sauvé la propriété de l’aïeul de Lars, lequel se trouvait alors absent du pays pour un séjour temporaire au pénitencier.

La paille, qui allait et venait très rapidement, s’arrêta net.

— Ce n’est pas ma manière de parler constamment de moi et de ma famille, dit Lars ; puis il revint avec une supériorité tranquille à l’objet en discussion, résumant brièvement tous les points d’une façon définitive. Knud fut contraint de reconnaître en lui-même qu’il n’avait jamais envisagé l’affaire d’un point de vue pareil ; involontairement, il leva les yeux, regardant Lars qui se tenait devant lui, grand, solidement bâti, avec son large front et ses yeux profonds. La paille jouait toujours au coin de ses lèvres serrées : tout en lui annonçait la force. Il tenait ses mains derrière lui, debout dans sa tenue rigide, tandis que sa voix puissante et creuse semblait sortir de terre. Pour la première fois de sa vie, Knud le vit tel qu’il était et se sentit effrayé, car cet homme avait toujours été plus fort que lui. Il avait pris tout ce que Knud était capable de lui donner, rejetant toutes les tares, et ne gardant que ce qui pouvait contribuer à le rendre plus redoutable encore. Il avait été choyé et aimé par Knud, et maintenant il était devenu un géant qui haïssait Knud de toute son âme. Knud ne pouvait s’expliquer pourquoi, mais, en regardant Lars, il sentait instinctivement que c’était ainsi et, tout disparaissant dans cette pensée, il se leva, s’écriant :

— Mais, Lars ! au nom du ciel, qu’avez-vous ?… Son agitation l’emportait… Vous que j’ai… vous qui…

Incapable de dire autre chose, il se rassit ; mais, dans son effort pour maîtriser une émotion dont il jugeait Lars indigne d’être le témoin, il laissa retomber violemment son poing fermé sur la table, tandis que ses yeux étincelaient sous ses cheveux en broussaille. Lars continua comme s’il n’avait pas été interrompu et, se tournant vers ses collègues, demanda si c’était là « le coup décisif… » Si c’était ainsi, il n’avait plus rien à dire.