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Page:Bjørnson - Chemin de fer et cimetière.djvu/25

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monstrueux, ce sifflement qui rugit, tout cela ne vient plus de la locomotive ni de la ligne du chemin de fer. Une procession immense arrive droit du cimetière, du côté de sa maison. Les yeux de feu sont ceux de son grand-père, et cette longue suite qui vient après lui, ce sont tous des morts… La procession s’avance vers le gard, grondant, pétillant, étincelant. Les fenêtres brillent en reflétant les regards des défunts. Lars fait un puissant effort pour rester maître de lui, se disant que ce n’est là qu’un songe, oui, à coup sûr, un mauvais rêve… « Attendez que je me réveille ! Maintenant me voilà éveillé : arrivez donc, pauvres esprits ! »

Et voilà ! ils arrivent réellement du cimetière, renversant tout, barrières, rails, locomotive, de sorte que tout tombe avec un immense fracas sur le sol, et qu’à la place apparaît comme auparavant le gazon vert avec ses tombes et ses croix. Comme de puissants champions ils s’avancent, et le cantique : « Laissez les morts reposer en paix ! » les précède. Lars les connaît, ces paroles qui, toutes ces dernières années, se sont fait entendre dans son âme, et maintenant le cantique est devenu son requiem. Une sueur froide couvre son corps. Les voilà ! les voilà ! Ils sont là, devant la fenêtre ! il entend l’un d’eux prononcer son nom. Accablé par la peur, il s’efforce de crier, il se sent étranglé, une main glacée le serre à la gorge ; à peine peut-il dire : au secours ! et il s’éveille… La fenêtre avait été brisée du dehors, les vitres volaient en éclats autour de lui. Il sursauta et se leva avec effort. Un homme était près de la croisée, enveloppé de fumée et de flammes…

— Le gard est en feu, Lars, le gard est en feu ! Nous venons vous prêter aide !

C’était Knud Aakre.

Quand Lars revint à lui, il était étendu en plein air, un vent froid glaçait ses membres. Pas une âme avec lui ; à sa gauche, il voyait le gard en flammes ; autour de lui son bétail paissait et bramait ; les moutons effrayés s’étaient rassemblés et serrés en troupeau ; des meubles, des ustensiles de ménage, étaient jetés çà et là sur le sol ; puis il aperçut, près de lui, quelqu’un qui pleurait, assis sur un bloc de bois. C’était sa femme. Il l’appela par son nom. Elle tressaillit.

— Le Seigneur soit béni ! tu es en vie ! s’écria-t-elle en s’a-