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Page:Bjørnson - Chemin de fer et cimetière.djvu/22

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titude de lettres étaient échangées entre Högstad, la paroisse, et le bureau des postes. Lars avait des réclamations à faire au conseil, et, comme on ne lui donnait pas satisfaction, il commençait des poursuites ; il faisait des sommations à la caisse d’épargne, qui les repoussa : autre procès. Il se jugeait offensé par certaines expressions des lettres qu’il recevait, et recourait au tribunal tantôt contre le président du conseil, tantôt contre celui de la caisse d’épargne. En même temps paraissaient dans les journaux des articles terribles qu’on lui attribuait, et qui donnaient naissance à de grandes inimitiés dans la paroisse, excitant voisin contre voisin. Parfois il s’en allait, sans qu’on sût où, pendant des semaines entières et, rentré chez lui, il s’y enfermait plus que jamais. On ne l’avait pas revu à l’église depuis la grande scène dans le conseil paroissial.

Sur ces entrefaites, un samedi soir, le pasteur apprit la nouvelle que le chemin de fer, en dépit de tout, passerait dans la vallée et traverserait le cimetière. Ce fut comme un coup de foudre dans chaque demeure. L’opposition unanime du conseil avait été vaine : l’influence de Lars Högstad l’emportait. C’était là le motif de ses absences : ce qui arrivait était son œuvre. Une admiration involontaire pour cet homme et sa tenace persévérance amortit en quelque sorte le mécontentement de la défaite ; plus on discutait l’affaire, plus la réconciliation était proche : un fait accompli porte en lui-même certaines raisons d’être qui peu à peu s’imposent à tous, et démontrent que les choses ne peuvent être autrement qu’elles ne sont. Tout le monde se trouva rassemblé, le lendemain, près de l’église, et chacun, en se rencontrant, ne pouvait s’empêcher de rire. Et pendant que la congrégation tout entière, jeunes et vieux, hommes et femmes, et les enfants mêmes, ne parlaient d’autre chose que de Lars Högstad, de son habileté, de sa volonté de fer, de son énorme influence, voilà que lui-même apparut, avec toute sa maisonnée, dans quatre chars de campagne se suivant à la file. Or, il y avait deux ans qu’on ne l’avait vu à l’église… À ce moment il mit pied à terre et traversa la foule, tandis que tous, comme sous une même impulsion, s’empressaient de le saluer. Marchant droit devant lui, il ne rendit de salut à personne ; sa petite femme, pâle comme