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Page:Bjørnson - Chemin de fer et cimetière.djvu/19

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pour tous ceux qui ont le sentiment de la décence, l’affaire tout entière est absolument révoltante !

— Ce sentiment est quelque chose qui s’est produit tout à fait récemment, répliqua Lars ; nous pouvons donc espérer qu’il se dissipera comme il est venu. Après nous avoir vus tous d’accord pour mettre le char en mouvement, que diront le pasteur, le doyen, le conseil diocésain, les ingénieurs et le gouvernement lui-même, en apprenant que nous cherchons à l’enrayer et, après des chants de réjouissance, que nous nous mettons à pleurer et à faire des oraisons funèbres ? S’ils ne déclarent pas que nous sommes devenus fous dans cette paroisse, ils trouveront au moins que nous avons agi de la façon la plus inexplicable.

— Et ils auront raison, Dieu le sait, rétorqua Knud. Nous nous sommes conduits récemment, en effet, d’une singulière façon, et il est grand temps de nous amender. Les choses en sont venues pour nous au point décisif. Nous voilà prêts, chacun de nous, à déterrer nos propres grands-pères pour faire place au chemin de fer, à troubler le repos de nos morts pour que nos propres fardeaux puissent être voiturés un peu plus commodément et plus vite. N’est-ce pas comme si nous mettions notre cimetière en labour pour y récolter de quoi faire du pain ? Ce qui a été déposé là au nom de Jésus, nous l’enlevons au nom de Moloch : cela ne vaut guère mieux que de manger les os de nos ancêtres…

— Mais c’est le cours de la nature, dit Lars froidement.

— Oui, pour les animaux et les plantes.

— Eh ne sommes-nous pas des animaux ?

— Oui, mais nous sommes aussi les enfants du Dieu vivant ; nous avons enterré nos morts dans la foi en Lui : c’est Lui qui doit les réveiller et non pas nous.

— Ce sont là des mots et rien de plus. Ne serons-nous pas obligés de fouiller nous-mêmes le cimetière, quand le moment de la seconde série des inhumations sera venu ? Quel mal y a-t-il à le faire quelques années plus vite ?

— Je vais vous le dire. Ce qui est né d’eux respire encore ; ce qu’ils ont bâti demeure ; ce qu’ils ont aimé, ce pour quoi ils ont souffert, vit encore autour de nous et en nous, et nous ne serions pas tenus à les laisser dormir en paix ?…