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Page:Bjørnson - Chemin de fer et cimetière.djvu/17

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— Oui, c’est vrai, dit Knud parcourant la salle à grands pas, et pourtant c’est plus grave encore que je ne l’avais cru jusqu’ici. Je m’aperçois maintenant que même des chemins de fer peuvent être achetés à trop haut prix.

Ces paroles firent sur l’audience une impression profonde. Remarquant qu’il serait bon de considérer la chose de plus près, Knud fit une motion à cet effet.

— Dans l’excitation qui a prévalu parmi nous, dit-il, le bénéfice à retirer de l’établissement de la voie ferrée a été grandement exagéré. Même dans le cas où la ligne n’aurait pas traversé la paroisse, il y aurait eu pourtant une station à chacune des extrémités de la vallée ; à la vérité, le chemin aurait été plus long pour y parvenir que si la station se fût trouvée au centre : pourtant, la difficulté n’aurait pas été telle qu’il fût nécessaire, pour y échapper, de violer le repos des morts.

Quand ses pensées l’entraînaient par un mouvement rapide, Knud était capable, pour les défendre, de présenter des arguments convaincants : un instant auparavant, ce qu’il dit alors ne lui était pas venu à l’esprit, et pourtant ses paroles arrivèrent au cœur de tous. Lars sentit le danger et, jugeant que la prudence était de mise, il acquiesça en apparence à la proposition d’ajournement. « Ces impressions vives, pensa-t-il, sont toujours fâcheuses au début ; le mieux est de temporiser. »

Mais il s’était mépris. La crainte de toucher aux morts de leurs propres familles monta comme une marée grandissante dans les âmes des habitants de la vallée. Ce qui ne leur avait paru d’abord que quelque chose d’abstrait devint pour eux une question solennelle, un fait redoutable. Les femmes surtout étaient excitées, et, le lendemain, au moment de l’assemblée, le chemin qui mène à la maison commune était noir de monde. C’était un jour chaud d’été. Les fenêtres avaient été enlevées, et il y avait autant de gens en dehors qu’à l’intérieur. Chacun sentait qu’un grand combat allait se livrer.

Lars arriva et fut affectueusement salué par tous : tranquille et plein de confiance, il regardait autour de lui, ne semblant nullement surpris. Il prit place près de la fenêtre, son brin de paille aux dents, et un demi-sourire se montra sur sa figure sarcastique quand il vit Knud Aakre se lever pour prendre la parole au nom des morts de l’ancien cimetière de Högstad.