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LÉON TOLSTOÏ

simuler, et, avec la souffrance de la passion et du désir dans le cœur, je causais avec elle, en plaisantant. Elle croyait que je feignais, mais elle me regardait tout droit, gaîment, simplement. Cette situation me devint insupportable : je voulais ne pas mentir devant elle, je voulais dire tout ce que je pensais et sentais. J’étais particulièrement agacé. C’était aux jardins. Je commençai à lui parler de mon amour, avec des expressions dont j’ai honte de me souvenir. J’ai honte de me souvenir, parce que je ne devais pas lui parler ainsi, parce qu’elle était supérieure en tout à ces paroles et aux sentiments que je voulais exprimer ;… je me suis tu et, de ce jour, ma situation est devenue insupportable. Je ne voulais pas m’humilier en gardant avec elle des relations de ton plaisant, et je sentais que je n’étais pas encore grandi jusqu’aux relations simples, franches, avec elle. Je me demandais avec désespoir : « Que faut-il faire ? » Dans mes rêves insensés je l’imaginais tantôt ma maîtresse, tantôt ma femme, et, avec dépit, je rejetais l’une et l’autre pensée. Faire d’elle ma maîtresse, ce serait affreux, ce serait un crime. Faire d’elle une dame, la femme de Dmitri Andréievitch Olénine, comme la Cosaque qu’a épousée notre officier, ce serait pire encore. Ah ! si je pouvais devenir Cosaque comme Loukachka, voler des chevaux, m’enivrer, chanter des chansons, tuer des hommes, et, étant ivre, entrer chez elle la nuit, par la fenêtre, sans songer à ce que je suis et pourquoi je suis ainsi, alors ce serait