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Page:Bibaud - Les fiancés de St-Eustache, 1910.djvu/44

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peur de rien, indifférente à tout, ne voulant cependant supporter aucune contradiction. Quelquefois lorsqu’elle regardait Pierre, un éclair jaillissait de ses yeux bleus que voilaient aussitôt ses longs cils, puis elle redevenait la statue impénétrable, hautaine, ayant la conviction de sa supériorité sur les autres, défaut habituel des nullités. Elle était belle, sans charme, on l’admirait, mais rien en elle n’attirait. Elle n’avait que des sourires railleurs à donner aux expansions vives et enthousiastes de Lucienne, ne comprenant nullement les intimes jouissances qu’éprouvent les âmes supérieures devant une belle nature, le tableau d’un grand maître, le poème d’un génie, toutes ces choses demeuraient pour elle à l’état énigmatique : elle n’avait d’admiration que pour le sport, les exercices violents, dangereux ; elle savait tirer admirablement un coup de fusil, ne manquant jamais le but ; le cheval qu’elle montait la craignait à l’égal du jockey le mieux aguerri et l’esquif qu’elle guidait coupait avec une témérité ridicule la vague la plus furieuse. Rien n’arrêtait sa volonté de fer, lorsqu’elle avait décidé de franchir un espace ; le danger, elle ne le connaissait pas, traitant de vapeurs nerveuses la prudence raisonnée.

Un soir d’été que les deux jeunes filles et Pierre étaient réunis au jardin, Louise, fatiguée de la chaleur oppressive qu’il avait fait tout le jour, proposa soudain d’aller faire une prome-