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PRÉFACE


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Ce qui n’a pas été exécuté jusqu’à présent, ou du moins ce qui ne l’a été que d’une manière assez imparfaite, notre zèle a osé le tenter. Nous avons voulu que la France eût un Dictionnaire qui pût rivaliser avec les grands travaux des Johnson, des Adelung, des Facciolati, des savants académiciens de la Crusca. L’attrait d’une si belle entreprise ne nous en a pas caché la grandeur et les difficultés, et l’exemple de ceux qui nous ont précédé dans la carrière suffisait pour nous ôter toute illusion.

Au début, un obstacle est venu nous arrêter. Nous nous sommes demandé si nous donnerions place à tous les mots, de quelque nature qu’ils fussent, ou si nous n’en admettions qu’un certain nombre. Cette difficulté n’a pas peu embarrassé l’Académie en tout temps, et tout récemment encore elle s’y est vue engagée de nouveau à l’occasion du Dictionnaire historique qu’elle prépare, mais que ni vous ni moi ne verrons probablement jamais. Quelle décision l’illustre assemblée a-t-elle prise ? Nous l’ignorons. Quant à nous, notre incertitude ne pouvait faire de longue durée. Le titre même que nous avions choisi nous traçait en quelque sorte la marche que nous avions à suivre. Travaillant pour la Nation, le livre que nous voulions lui consacrer devait contenir tous les mots qui sont à son usage, c’est-à-dire que toutes les classes de la société devaient y être représentées, et chacune d’elles y trouver son vocabulaire spécial. Et pourquoi, en effet, en aurions-nous exclu telle ou telle classe de mots, les mots, par exemple, qui appartiennent aux arts et métiers ? Ces mots, dit-on, n’ont pas grand crédit dans la langue littéraire. Mais est-cc que le Dictionnaire universel d’une langue, comme le remarque très-bien Ch. Nodier, est un ouvrage de bonne compagnie, destiné seulement à l’usage des salons, une espèce de Gradus ad Panassum pour les jeunes-gens qui se proposent de suivre la carrière des lettres ? Non : le Dictionnaire d’une langue, ce premier livre de toute nation civilisée, est le livre de tout le monde. Expression complète du monde social, il doit renfermer tous les mots qui sont à l’usage de tous. La langue n’est pas uniquement faite pour rendre les opérations de l’esprit et les mouvements du cœur, mais aussi pour exprimer l’étendue de l’action de l’homme sur l’univers que Dieu lui a donné pour domaine. Mépriser, d’ailleurs, le vocabulaire des arts et métiers, c’est mépriser la langue essentielle de la civilisation ; car ce n’est pas par les lettres ni par les scicnces, que la civilisation a commencé, mais bien certainement par les métiers. Et c’est quand le peuple lit, quand le peuple s’instruit, qu’on voudrait lui retirer dans le Dictionnaire l’explication des mols les plus essentiels de son langage ! Un tel dédain, de nos jours, serait un anachronisme aussi révoltant qu’insensé. Notre nomenclature est donc la plus abondante, la plus riche qui se soit. encore rencontrée en aucune langue et dans aucun Dictionnaire. Et il sera facile de s’en convaincre quand on saura que, non content de prendre le tout, les dictionnaires connus les mots qu’ils avaient enregistrés dans leurs colonnes, nous avons encore été chercher ceux qui leur manquaient dans les livres de tout genre, excursions fortuites et vagabondes qui ne nous ont pas demandé moins des quinze plus belles années de notre